31 mai 1845

« 31 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 243-244], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12091, page consultée le 24 janvier 2026.

Cher bijou bien aimé, toute cette histoire de moignieau m’avait empêchée de t’écrire tantôt. Voilà à quoi servent les bonnes actions. Cela n’est pas très encourageant et je ne sais pas si je recommencerais au même prix cet acte de dévouement moigneautique. Jusqu’à présent, nous ne savons pas si tous nos efforts ont été couronnés de succès. Tout ce que nous savons, c’est que Fouyou apporte de minute en minute les cadavres de pauvres petits oiseaux tombés probablement de leur nid ou surpris par Fouyou au moment où ils essayent à voleter dans le gazon. Je ne sais pas si c’est la contrariété de voir ce nouveau massacre des innocents sans pouvoir l’empêcher qui m’a donné le mal de tête horrible que j’ai, mais j’en souffre beaucoup. Pourtant, toutes mes fenêtres sont ouvertesa et je me trémousse tant que je peux dans la maison pour me donner le plus d’exercice possible. Jusqu’à présent, cela ne me réussit guère.
La mère Lanvin a fait dire par sa fille qu’elle viendrait dîner avec moi aujourd’hui et qu’elle me rendrait elle-même la réponse à la lettre que je lui ai écrite au sujet de la bévue de Pradier et de M. Barrière1. Je lui ferai une triste mine s’il faut que mon mal de tête de diminue pas d’ici au dîner.
Mon Victor aimé, adoré, ravissant, je ne te parle que de mes infirmités au risque de te donner, par ennui, la migraine que j’ai sans motif. Je te demande pardon, mon bien-aimé adoré, je suis stupide à force de [ne pas] sortir. Si tu viens me chercher ce soir pour marcher, je t’assure que je ne refuserai pas, bien au contraire. Essaye et tu verras. D’ici là, il faut venir me baiser et me guérir. Cela vous est très facile. Vous n’avez qu’à venir et qu’à m’embrasser bien fort. Que je touche seulement le bord de votre lèvre et je serai guérie. Vous voyez que lorsque je souffre, c’est votre faute. Taisez-vous, méchant, c’est ce que vous avez de mieux à faire et venez bien vite. Jour, Toto, jour, mon cher petit o, quand donc vous verrai-je dans votre bel habit2 ? Il faudrait, pour que cela puisse avoir lieu, me désigner d’avance le jour afin de prier Mme Triger de venir avec moi. Elle ne demandera pas mieux, mais encore faut-il qu’elle soit prévenue à l’avance. Cela me ferait bien plaisir. Ce qui m’en ferait encore davantage, ce serait de passer toute une journée en tête-à-tête avec toi. Hélas !…

Juliette


Notes

1 James Pradier avait écrit à M. Barrière, examinateur, pour l’examen de Claire, mais il avait recommandé sa fille au nom de Drouet et non au nom de Pradier, ce qui ne pouvait aider sa fille lors de l’examen, celle-ci étant inscrite au nom de Claire Pradier.

2 Les pairs de France portent un costume particulier : « un habit d’une coupe similaire à celui d’académicien, mais d’aspect plus austère : les parements se limitaient aux manchettes et au collet ; quant à l’épée, elle était toujours aussi sobre. » (Jean-Marc Hovasse, ouvrage cité, t. I, p. 953).

Notes manuscriptologiques

a « son ouvertes ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.