« 6 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 19-20], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5113, page consultée le 25 janvier 2026.
Lundi 6 janvier [1845], midi ¾
C’est encore de mon lit, mon adoré, que je t’écris. Je continue à ne pas
être à mon aise. J’ai passé une nuit blanche et comme rien ne me force à
me lever, je reste au lit parce que je crois que la chaleur est
favorable à ce genre d’indisposition.
Comment vas-tu, toi, mon
bien-aimé ? Vois-tu diminuer la montagnea de choses que tu as à faire d’ici à dix
jours1 ? Pauvre adoré, je suis effrayée de
tout ce que tu as à faire d’ici à un mois. Encore, si je pouvais
t’aider, mais, bien loin de là, je suis un encombrement et un embarras
de plus. Ça n’est pas juste. L’amour devrait savoir et pouvoir tout
faire. À quoi lui sert d’être un dieu s’il ne
peut pas au besoin être un génie ? C’est fort
ridicule et fort humiliant. Baisez-moi, mon Toto, baise-moi, mon
ravissant petit bien-aimé, et aime-moi.
Clairette est partie ce matin
à huit heures. Maintenant, elle s’en va avec beaucoup de courage. Elle a
pris son état sinon en passion, au moins avec goût et avec résignation.
J’espère qu’elle passera son premier examen2 sans
achoppement et que l’année prochaine, nous pourrons demander quelques
petits appointements. En attendant, la chose est très bien emmanchée
ainsi. Ce qui ne l’est pas aussi bien, c’est l’histoire de mon
déménagement3. La
permission est obtenue mais on ne pourra commencer le mur qu’après le 15
parce que la locataire qui tient l’atelier aurait tous ses plâtras à
l’air. Pourvu que cela ne traîne pas au-delà, je m’estimerai fort
heureuse. Voilà une maison et un jardin4 qui ont l’air de
fuir devant moi au lien d’avancer. Du reste, ma maison ressemble à celle
du Docteur Bartholo5, c’est à qui sera la plus éclopéeb. Suzanne a été se faire arracher une
dent ce matin. Elle a la figure toute enflée et peut à peine parler.
Moi, je suis prise de douleurs intérieures dans l’estomac et dans le
dos. Cocotte crie et Fouyou miaule. Quelle charmante
maison ! Voime, voime.
Juliette
1 Le 16 janvier 1845, Victor Hugo prononce un discours à l’Académie française en réponse au discours de réception de Saint-Marc Girardin.
2 Claire prépare son examen pour devenir sous-maîtresse d’école.
3 Le 10 février 1845, Juliette Drouet déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase. Victor Hugo loue ce rez-de-chaussée avec jardin depuis le 14 août 1844, depuis lors en travaux pour rénover les trois pièces et la cuisine.
4 Le 12, rue Sainte-Anastase est une maison avec jardin.
5 Bartholo, médecin, est un personnage du Barbier de Séville (1775) et du Mariage de Figaro (1778) de Beaumarchais. Il est le tuteur de Rosine. Au premier acte, scène III, celle-ci désigne la maison de Bartholo comme étant une prison : « Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d’un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d’esclavage ? ». De plus, elle se dit être en mauvaise santé, tout comme Marceline, domestique de la maison, qui est alors malade (Acte II, scène première).
a « montage ».
b « écloppée ».
« 6 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 21-22], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5113, page consultée le 25 janvier 2026.
6 janvier [1845], lundi soir, 4 h. ¼
Je viens de raccommodera tes gants, mon petit Toto bien aimé. Je vais
me lever. Il me semble que je suis bien maintenant, en voilà déjà bien
assez comme cela. D’ailleurs, il faut que je me secoue puisque je suis
forcée de laisser voir mon logis à tous les passants à partir de
demain1. Et
puis je veux envoyer cette pauvre Suzanne se coucher de bonne heure, car elle est bien blaireuse aussi de son côté.
Tu étais bien pressé tantôt, mon petit
homme, tu avais l’air de courir après la diligence. Je te vois à peine
et toujours haletant comme quelqu’un qu’on poursuit ou qui pourchasse
quelqu’un. Je te pardonne jusqu’à la réception de Sainte-Beuve2 et à l’apparition de ton livre3. Mais après
cela, je te préviens que je serai très féroce. D’ici là, je veux être
plus douce qu’un mouton, si je peux, et ne pas
te tourmenter du tout. Pauvre bien-aimé, c’est bien malgré moi quand je
te tourmente. Il faut que je sois bien malheureuse et bien hors de
moi-même pour le faire. Dans tous les cas, je te supplie de n’y pas
faire autrement attention que pour me plaindre et pour m’aimer. Tu
entends, mon petit Toto chéri, je ne veux pas que tu t’inquiètes et que
tu te préoccupesb de
mes tristesses et de mes découragements, si ce n’est pour m’aimer. Je
baise tes adorables petites mains.
Juliette
1 Juliette Drouet déménage le 10 février 1845 du 14 au 12, rue Sainte-Anastase. Victor Hugo loue ce rez-de-chaussée avec jardin depuis le 14 août 1844, depuis lors en travaux pour rénover les trois pièces et la cuisine.
2 Le 27 février 1845, Victor Hugo prononce un discours à l’Académie française en réponse au discours de réception de Sainte-Beuve, élu le 14 mars 1844 pour occuper le fauteuil de Casimir Delavigne.
3 Juliette évoque-t-elle la nouvelle édition du Rhin qui paraît le 3 mai 1845 ?
a « racommoder ».
b « préocupes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
