« 10 février 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 40], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12788, page consultée le 26 janvier 2026.
Paris, 10 février 1880, mardi (gras), 8 h. du matin
Cher bien-aimé, je ne me plaindraia pas de ma triste nuit parce qu’en somme le bonheur de me
sentir vivre tout près de toi l’emporte tout à fait sur l’agacement de l’insomnie ;
mais ce bonheur est bien troublé quand tu la partagesb, cette insomnie, ainsi que tu l’as fait cette nuit.
Aussi
ce matin je suis toute tristaude et toute mal en point.
J’ai besoin d’espérer
qu’un bon somme d’ici au déjeuner suffira pour emporter ta mauvaise nuit et que nous
pourrons profiter du beau temps qu’il semble devoir faire tantôt.
En attendant,
les petits oiseaux prennent déjà des poses d’amoureux et les petits enfants joyeux
courent à l’école sans se faire prier en faisant des pieds de nez à cette méchante
pince-sans-rire, l’onglée, qui les faisaient tant souffrir cet hiver.
Je viens de
recevoir un petit mot de Paul Meurice qui me
dit que Vacquerie ayant lui-même des invités
chez lui ce soir, il ne pourra pas être des nôtres. Il en sera de même des Allix demain parce que c’est demain le jour de
service d’Allix toute la journée et toute la
nuit1.
Malheureusement je suis prise de trop court pour
faire d’autres invitations, aussi serons-nous tout à fait entre nous, ce dont je ne
serais pas fâchée si ça ne faisait pas de vide dans tes habitudes extra hospitalières.
Quant à moi, je suis plus que comblée et satisfaite avec toi seul, pour morceau de
Roi, excusez du peu ! et puis fâchez-vous si vous voulez2, je vous adore.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Médecin, Allix, devait être de garde.
2 Citation de Marie Tudor, dans la scène IV de la première partie de la troisième journée, la Reine à Simon Renard : « Un baron anglais, Monsieur, vaut un prince espagnol. D’ailleurs lord Courtenay descend des empereurs d’Orient. Et puis, fâchez-vous si vous le voulez ! ».
a « plaindrais ».
b « partage ».
« 10 février 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 41], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12788, page consultée le 26 janvier 2026.
Paris, 10 février 1880, mardi gras midi
Cher bien-aimé, je tiens à justifier le proverbe de « qui paie ses dettes
s’enrichit » en te payant ma restitus d’hier, ce
qui ajoute un bonheur de plus à mon trésor d’amour, en te répétant une fois de plus
encore par A plus B que je t’adore.
Les deux bons Crémieux marchent ensemble depuis sept heures ce matin dans leur rêve
étoilés1 ! Ils
pourront, dès à présent, renouvelera là-haut en noces d’or et de diamant et de soleil, leur noce
d’argent qu’ils avaient maintenant fêtée ici-bas. Et cela pendant les siècles des
siècles et de toute éternité. Je les envie et je les bénis2.
Je suis allée
renouvelerb le feu de ta
chambre, sans oser te réveiller, car je sais combien ta nuit a été mauvaise. Je vais
y
retourner avant de descendre déjeuner, mais sans espoir de te trouver prêt à descendre
en même temps que moi, trop heureuse si tu l’es pour profiter du peu de soleil qu’il
fait aujourd’hui. Cher, cher bien-aimé, tâche de donner cette marque de santé et
d’amour à notre cher mardi-gras.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Ruy Blas, dans son monologue après que la reine lui a déclaré son amour » : « Ah ! je marche vivant dans mon rêve étoilé ! »
2 Louise Amélie Silny, femme d’ Adolphe Crémieux, est décédée le 30 janvier 1880. Juliette en parle dans sa lettre du 2 février 1880 où elle souhaite à son mari de la rejoindre bientôt.
a « renouveller ».
b « renouveller ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
l’amnistie des Communards est enfin votée, et la fête nationale, fixée le 14 juillet, fonde la République sur la Révolution Française
- AvrilReligion et religions.
- 24 octobreL’Âne.
