« 2 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 3-4], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7617, page consultée le 24 janvier 2026.
2 janvier [1841], samedi matin, 9 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour mon bon petit homme, bonjour mon adoré.
J’ai assez bien passé la nuit, du moins depuis que tu es parti. Je n’ai pas eu d’accès
mais je souffre toujours et j’ai un peu de fièvre. Je vais prendre beaucoup de
précautionsa et me mettre au
régime aujourd’hui et tout le temps que cette petite inflammation durera. Je vais
avoir une journée assez laborieuse et dont je voudrais déjà être à la fin au lieu
d’être au commencement car, sans être dans le paroxysmeb de cette nuit, je suis cependant très malade et puis je te
verrai moins ou peu à mon aise et j’avoue que je donnerais tout au diable pour une
minute d’intimité avec toi.
Je t’écris tout de suite une grosse lettre parce que
je ne suis pas sûre de l’état où je serai ce soir et j’aime mieux, si je dois être
malade, être en avance d’amour qu’en retard. J’ai ma chère petite lettre1 que je
baise et que j’adore.
Mon Dieu que tu as été bon cette nuit. Tu l’es toujours
mais il y avait encore, si c’est possible, quelque chose de plus doux et de plus
ineffable dans ta tendresse cette nuit que les autres fois. Je te remercie, mon
bien-aimé, pour le bien que tu m’as fait. Il a été si prompt et si entier dans le
moment que cela tenait du miracle. Merci, mon bon Toto. Mon pauvre père2 va être joliment heureux
de son petit livre3, ce pauvre bonhomme. Je suis sûre qu’il le portera toujours avec lui.
Tu as encore été divinement bon à cette occasion, comme un pauvre ange que tu es.
Je
t’aime, je t’adore de toute mon âme. Baise-moi, mon chéri, je t’aime.
Comment
avez-vous trouvé mon dessin4 ? J’espère que vous
n’êtes pas assez barbare, assez sauvage, assez welche5 pour ne pas
l’avoir admiré comme il convient ? Si cela était, je ne vous en ferais plus et je
passerais à l’état de talent méconnu, ce qui ne ferait
honneur ni à votre connaissance ni à votre goût.
À propos, je ne sais pas
comment j’assiéraic tout mon
monde, même en me servant de la chaise de la cuisine et en prenant tous les sièges
de
l’appartement. Ce sera une position bizarre pour quelqu’un de la société que l’absence
de toute espèce d’escabeaud. Celui
ou celle qui acceptera cet emploi aimerait peut-être mieux la sellette ou quelque chose qui y ressemblâte.
Je ne manquerai pas que de cela, je n’ai pas assez de
verres, pas assez d’assiettes à soupe et autres, pas assez de couteaux, pas assez
de
rien du tout. Je ne suis riche que d’amour mais on n’en peut guère faire ni un
tabouret, ni une cuillère, ni une assiette creuse. Enfin, ça ira comme ça pourra.
Je
t’aime.
Juliette
1 Voir la note 1 de la première lettre de la veille.
2 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est hospitalisé aux Invalides.
3 S’agit-il du recueil intitulé Le Retour de l’empereur, ensemble de poèmes en l’honneur de Napoléon qui parut à la fin de l’année 1840 ? Ce petit livre, comme le signale Jean-Marc Hovasse, « tant par son format que par son prix (1 franc), fit beaucoup pour la popularité de Victor Hugo » (Victor Hugo, Tome I, ouvrage cité, p. 806).
4 Voir lettre de la veille la représentant en train de souhaiter la bonne année à Hugo.
5 En allemand, Welsch signifie « étranger parlant une langue romane ». À l’origine, le mot est employé par les Alsaciens de langue alémanique pour désigner ceux de langue romane. De connotation originelle péjorative, le mot « welche » est devenu avec le temps une appellation utilisé par les concernés pour se désigner eux-mêmes, comme un signe de reconnaissance et d’appartenance. Juliette utilisera à nouveau ce terme dans une lettre du 9 janvier 1852, et de façon générale, elle emploie souvent des termes allemands ou en imite l’accent.
a « précaution ».
b « paroxisme ».
c « assoierai ».
d « escabot ».
e « ressembla ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
