« 18 juillet 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 177-178], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8585, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 18 juillet 1852, dimanche matin, 7 h.
Bonjour mon Victor, bonjour je ferai tout ce que tu voudras. Du moment où mon cœur
est tout à fait désintéressé dans la question peu m’importe quand, comment mon corps
changera de place et se transportera de Bruxelles à Jersey1.
Ainsi, mon Victor, je ne fais aucune difficulté de partir en même temps que toi,
car, entre le chagrin d’une séparation de vingt-quatre heures et l’amertume d’être
près de toi comme et moins qu’une étrangère, mon pauvre cœur ne saurait choisir. Il
est tout simple que je me sacrifie aux préjugés et que je respecte la présence de
tes
fils dans cet incognito douloureux. Mais il y a quelque chose de bien cruellement
injuste et d’affreusement dérisoire pour moi de penser que ces sacrifices, ces
respects qu’on impose à mon dévouement, à ma fidélité, à mon amour, on n’y songeait
pas et en faisait bon marché quand il s’agissait d’une autre femme dont la seule vertu
consistait à n’en n’avoir aucune2. Pour celle-là le foyer de la famille était hospitalier, pour
celle-là la courtoisie protectrice et déférencieuse des fils était un devoir ; pour
celle-là la femme légitime lui faisait un manteau de sa considération et l’acceptait
comme une amie, comme une sœur et plus encore. Pour celle-là l’indulgence, la
sympathie, l’affection. Pour moi l’application rigoureuse et sans pitié de toutes
les
peines contenues dans le code des préjugés, de l’hypocrisie et de l’immoralité.
Honneur aux vices éhontés des femmes du monde. Infamie sur les pauvres créatures
coupables des crimes d’honnêteté, de dévouement et d’amour. C’est tout simple : il
faut bien sauvegarder la société dans ce qu’elle a de plus respectable et de plus
cher.
Je partirai pour Jersey quand et comme tu voudras.
Je suis toute
prête pour la copie de Charles. Je crains
seulement que ma mauvaise écriture lui soit plus désagréable qu’utile. Cependant je
ferai de mon mieux et je tâcherai d’avoir des plumes meilleures que celles-ci mais
il
faudrait m’envoyer le manuscrit le plus tôt possible. D’ici là, mon Victor, je suis
en
cela comme pour tout à ton entière disposition.
Juliette
1 Victor Hugo doit quitter Bruxelles du fait de la publication de Napoléon-le-Petit. Les raisons qui expliquent son choix de l’île de Jersey pourraient relever de l’histoire littéraire ou politique, comme l’explique Jean-Marc Hovasse : « Chateaubriand qui s’y était réfugié en 1793 y consacre un chapitre des Mémoires d’outre-tombe / Peut-être Victor Hugo avait-il songé à cette étrange assonance de l’histoire littéraire relevée par les Goncourt : Voltaire à Ferney, Hugo à Jersey, deux solitudes qui riment et semblent se faire écho. Et puis, après Voltaire et Chateaubriand, il y avait dans le choix d’une île anglaise, le souvenir de Napoléon. » (Jean-Marc Hovasse, op. cit., p. 67-68.) Jersey située à mi-chemin entre la France et l’Angleterre relevant de la couronne britannique offre au poète ainsi qu’à ses proches un asile sûr.
2 Léonie d’Aunet était parfaitement acceptée dans le cercle familial.
« 18 juillet 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 179-180], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8585, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 18 juillet 1852, dimanche après-midi, 1 h.
Au moment de me mettre à la copie de Charles, je m’aperçois que son manuscrit n’est pas numéroté, il n’est
seulement divisé que par chapitres. Je vais toujours commencer en attendant que tu
indiques l’ordre des feuilles par chiffres. Du reste je ferai de mon mieux pour que
ce
pauvre enfant s’y retrouve et qu’il soit content. Pour être plus sûre d’arriver à
jour
fixe je m’imposerai la privation de ne plus t’écrire qu’une fois par jour. D’ailleurs
mon pauvre bien-aimé, mieux vaudrait pour toi que je ne t’écrivisse jamais car mes
épanchements sont le plus souvent tristes et amers. Aussi, c’est pour cela que je
voudrais perdre l’habitude de t’écrire deux fois par jour comme je le faisais du temps
de ma confiance et de mon bonheur.
Il faudra mon Victor, que nous songions très
sérieusement à nos préparatifs de départ1 afin de n’avoir pas tout
à faire à la hâte du soir au matin. Outre que ce déplacement entraînera beaucoup de
difficultés pour les malles et les emballages, ma santé et mes forces ont besoin
d’être ménagées encore car je suis sous le coup de ma dernière indisposition. J’ai
fait prier M. Luthereau de s’informer si les
effets mobiliersa coûteraient chers
de droit d’entrée en Angleterre et de frais de transport pour savoir s’il ne vaudrait
pas mieux vendre le tout ici quitte à acheter à Jersey ce qu’il nous faudra. Il est
évident qu’il y aura un parti à prendre là- dessus et qu’il ne faudra pas attendre
pour cela au dernier moment. Il y a encore l’affaire des passeports pour moi et
Suzanne à faire viser à l’ambassade
d’Angleterre. Ceci joint à la copie de Charles ne me laissera pas une minute. Mais
qu’importe, si tu es content et lui aussi.
Juliette
1 Voyage pour l’île de Jersey, deuxième lieu d’exil choisi par Victor Hugo.
a « mobilier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
