« 9 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 75-76], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8663, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 9 février 1852, lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour mon bien-aimé, je vous adore et vous ? Je crois que l’amour de l’or l’emporte dans votre coeur sur tous les autres à en juger par votre chance qui n’est pas autre chose qu’une attraction magnétique exercée sur les brelans. C’est égal j’ai été bien heureuse hier au soir et je n’aurais pas donné ma place de perdante pour tous les gains du monde. Voilà mon chèque à moi. Quant à vous, mon cher petit usurier, je ne sais pas si vos bonnes fortunes, vont de pair avec votre fortune. Dans ce cas-là vous êtes un heureux gredin en vers, en prose et dans tous les CENS. En attendant que la nouvelle se confirme je vais préparer votre déjeuner et celui de votre jeune propriétaire. Un peu de patience pour aujourd’hui et demain vous en aurez un de chocolat digne de vos augustes gargoines1. Vous ne me dites toujours pas si vous recevez des lettres de votre dix-millième muse et où vous en êtes de vos relations poétiques, physiques et anacréontiques. Cela m’intéresse pourtant au moins autant que le carabinier de Charles et le bonhomme Roussel sans parler de vos tabatières2 dans lesquelles vous prisez toutes sortes d’agréments non compris dans le loyer et qui mettent ma régie et toutes mes carottes à néant. Si bien que pendant que vous leur éternuez toutes sortes de gaudrioles plus ou moins croustilleuses, moi je fume dans mon coin comme une locomotive déraillée. Tout cela, mon cher petit brigand, finira par quelque affreuse chiquenaude sur votre illustre nez. J’en ai peur. Prenez-y garde.
Juliette
1 Gargoine (argot) : gosier, gorge.
2 Tabatières : le logement qu’occupe Hugo depuis le 1er février au 27 de la Grand’Place est situé au-dessus d’un débit de tabac.
« 9 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 77-78], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8663, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 9 février 1852, lundi après-midi, 4 h.
Mon doux petit homme et mon grand scélérat, je ne vois pas du tout ce qui peut vous
empêcher de venir me dire tantôt si vous souperez à la maison ce soir. Mais dans tous
les cas il est convenu avec M. Luthereau
qu’on vous donnera quelque chose à manger si vous avez faim et si votre chocolat ne
vous suffit pas. Je suis très tranquille, mon Victor, tant pire pour toi si tu abuses
de cette confiance pour me tromper car ta trahison sera sans excuse puisque je me
fie
à toi entièrement.
Maintenant, mon Victor, tout égoïsme personnel mis à part, il
me semble que tu ne prends pas du tout le chemin de faire travailler ton fils et même
de travailler toi-même si ce n’est par échappéea et aux dépensb de notre pauvre petit bonheur déjà si diminué et si étriqué. Il me
semble que tu te laisses envahir et déborder par les invitations, les visites et la
vie de restaurant si contraire à tes habitudes de sublime piocheur. Je te dis cela
mon
bon petit homme parce que je me permets de tout te dire comme je le sens au fur et à mesure que les remarques vraies ou fausses se
produisent dans mon esprit. Il me semble qu’avec la nature de Charles j’aurais arrangé ma vie tout autrement pour
arriver plus sûrement au but que tu te proposes de le faire travailler c’est-à-dire
de
l’empêcher de flâner et de faire des dettes. Mais encore une fois mon adoré bien-aimé,
pardonne mes outrecuidantes observations faites en vue de votre bonheur à tous et
dans
un excès de sollicitude. Tu sais ce que tu fais, ce que tu fais
est bien. Moi je t’adore, c’est mon état.
Juliette
a « échappé ».
b « au dépend ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
