« 22 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 67-68], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12232, page consultée le 26 janvier 2026.
22 octobre [1845], mercredi matin, 10 h.
Je vous écris de mon lit, mon petit homme, où je suis encore autant par
paresse que par froid. J’ai commencé aujourd’hui ce régime économique
que je garderai probablement tout l’hiver pour épargner mon bois tout en
ayant bien chaud. Du reste cela ne change en rien l’ordre et la marche
de mes occupations de la matinée qui s’accordent très bien avec la
position horizontale : écrire mes griffouillis quotidiens, mes dépenses,
mon blanchissage, lire mes journaux, déjeuner, tout cela s’accommode
très bien du lit. Autrefois, nous partagions ensemble ce doux emploi et
nous ne nous en trouvions pas plus mal. Maintenant nous le faisons
chacun de notre côté, ce qui est moins piquant, mais il ne dépend pas de
moi que cela soit autrement. Je m’arrête là devant ce souvenir si doux
et si humiliant pour le présent et je n’ose pas espérer un plus bel
avenir, car c’est surtout en amour qu’on ne revient pas sur ses voies.
Je ne veux pas vous rien dire de désagréable, mon petit homme, aussi je
me tais SANS MURMURER.
Vous savez que nous m’avez promis une culotte de clôture. Vous savez encore que vous
avez promis de faire le sixième jeune homme de mon prochain balthazar. Pour vous y décider et
pour faciliter la chose si vous voulez, nous fondrons les deux festivaux
dans un dont vous paiereza votre part. Et, pour rendre la chose encore plus
coulante, j’inviterai mes deux jeunes maîtresses d’école1 ? Si cela vous culotte, vous n’aurez qu’à le dire, je
prendrai avec vous jour pour faire mes invitations. En attendant, je
vous baise, je vous adore comme la plus heureuse des Juju que j’aurais
le droit d’être.
1 L’une des deux est vraisemblablement Claire Pradier, sa fille.
a « vous pairez ».
« 22 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 69-70], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12232, page consultée le 26 janvier 2026.
22 octobre [1845], mercredi, midi ¼
Gronde-moia si tu
veux, mon adoré, mais je ne saurais m’empêcher d’être triste et
malheureuse au fond du cœur aujourd’hui. Les voilà donc finiesb jusqu’à l’année prochaine
ces bonnes petites matinées et ces bonnes petites soirées que le soin de
ta personne et la lecture de tes journaux prolongeaient agréablement.
Hélas ! d’aujourd’hui tout est fini pour moi. Je rentre dans mon
isolement et dans mon oubli. C’est fort triste et j’ai toutes les peines
du monde à m’empêcher de pleurer. Cela peut te paraître déraisonnable,
mais pour moi il m’est impossible d’être autre chose que profondément
triste.
J’aurais voulu pouvoir faire ce que tu désirais au sujet de
cette robe mais en conscience cela ne se peut
pas utilement. Après cela je ne te ferai pas
un grand sacrifice en ne sortant pas de tout l’hiver et je m’y résigne
d’avance sans le moindre regret. L’important est que tu ne te tourmentes
pas à mon sujet.
Mon Victor chéri, mon amour bien aimé, si tu n’es
pas triste, si tu ne souffres pas, si tu ne me regrettes pas, si tu ne
me cherches pas à côté de toi, c’est que tu ne m’aimes pas comme je
t’aime, car c’est bien tout ce que j’éprouve dans ce moment-ci, moi qui
t’adore.
Juliette
a « Grondes-moi ».
b « fini ».
« 22 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 71-72], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12232, page consultée le 26 janvier 2026.
22 octobre [1845], mercredi soir, 8 h. ¾
Mon adoré bien-aimé, mon Victor charmant, mon doux aimé, ma vie, mon bonheur, je pense à toi, je t’aime, je t’adore. J’étais accablée de tristesse tantôt quand tu es venu. Il me semblait qu’il m’était arrivé un grand malheur. Hélas ! c’en est un bien grand que d’avoir perdu l’habitude de te voir régulièrement àa
23 octobre [1845], jeudi matin, 8 h. ¾
Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour, mon Toto, je t’aime, je te désire,
je t’attends, je t’espère... bien tard malheureusement, mais enfin
j’espère que je te verrai tantôt. Que tu es bon d’être venu passer le
reste de ta soirée avec moi, mon Victor. Va, je sens bien tout ce que tu
fais pour moi, ce n’est pas de ma faute si je ne sais pas mieux
l’exprimer. Quand je te vois, tout mon sang est en joie. Je sens que
tout mon être participe à mon bonheur. Je suis heureuse depuis les pieds
jusqu’à la tête. Merci mon Victor, tu m’as apporté hier mes trente-six mille francs, merci, tu es un bon
petit homme. Je ne sais pas encore ce que j’en ferai, mais je t’en
remercie toujours à l’avance. Voime,
voime, voime, ma pauvre Juju te voilà riche pour le reste de
la vie. Crois cela et bois beaucoup d’eau.
Qu’est-ce qu’à dit la
pauvre Dédé de notre marché ?
Cette pauvre enfant a été attrapéeb un peu trop bien
par le hideux marchand. Une autre fois il faudra qu’elle y regarde à
deux fois. En attendant, elle a perdu son argent et moi j’ai gagné le
bonheur de faire une petite promenade avec toi. On ne peut pas tout
avoir.
Juliette
a La première page s’interrompt ainsi.
b « attrappée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
