« 11 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 37-38], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5118, page consultée le 25 janvier 2026.
11 janvier [1845], samedi soir, 6 h.
Tu sais par cœur tout mon amour, mon Toto, je n’ai donc rien à
t’apprendre, et, n’était la joie que j’éprouve à te gribouiller des
tendresses, à défaut de tes baisers, mes gribouillages seraient
parfaitement inutiles. Pauvre bien-aimé adoré, tu es plus que jamais
enfoncé dans ton travail et je ne dois pas espérer te voir à moins que
tu ne te trouves assez avancé pour venir me voir en sortant de chez le
Duc de Nemours. Mais je
n’ose pas y compter. Je ne sais pas, du reste, comment je ferai pour ne
pas te voir ce soir. J’ai tant de caresses, tant de baisers et tant
d’amour rentrés qu’il me semble toujours que
cela doit me tuer comme un coup de pistolet. Si cela arrive, je ne veux
pas qu’on le mette sur le compte d’aucune apoplexie foudroyante ou du moins cela m’est égal pour ce qui regarde la
science. Mais je veux que tu saches ceci, mon adoré, que c’est de
t’avoir trop aimé. Tu es prévenu.
Une chose dont tu ne l’es pas et
qui te contrariera bien sûrement autant que moi, c’est le malentendu
qu’il y a entre le propriétaire nouveau et moi ou plutôt entre moi et sa
portière. Si tu n’avais pas été aussi pressé, je t’aurais raconté cela
tantôt. Voici le malentendu : les deux tonneaux du jardin sont à la
charge du locataire et ne peuvent être placés qu’aux deux endroits où se
dégorgent les eaux pluviales de la maison. Ceux qui y étaient étant
pourris, on ne me les a pas proposésa à acheter et le locataire les a enlevés ces
jours-ci. Voilà encore une nouvelle dépense sur laquelle nous ne
comptions pas. Pas moyen, du reste, de n’en mettre qu’un, tonneau, sous
peine de faire inonder et ravager le jardin par des torrents les jours
d’orage ou de pluie. Cela m’a excessivement contrariée, mais qu’y
faire ? Nous avons mis peut-être trop de précipitation et de confiance
ou moi-même beaucoup de maladresse et d’ignorance. Mais enfin, la chose
est ainsi et il faudra nous exécuter. Pourvu encore que cela ne coûte
pas plus de dix ou douze francs. Enfin nous verrons cela avec le
jardinier. Je voudrais bien, par exemple, que ce soit une fois dite pour
toute et qu’il n’y eût pas d’autre mésaventureb de ce
genre.
Mon Toto adoré, j’en suis réduite à t’écrire mes ennuis
ayant à peine le temps de te voir. Encore si j’avais celui de
t’embrasser autant que je le voudrais, je ne me plaindrais pas, mais je
suis forcée de ne t’embrasser qu’avec le bec de ma plume, ce qui n’est
rien moins que régalant.
Juliette
a « proposé ».
b « d’autres mésaventure ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
