« 20 octobre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 225-226], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10772, page consultée le 24 janvier 2026.
20 octobre [1843], vendredi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour mon cher amour, bonjour, bonjour, je vous aime. Vous
voyez à la dimension de mon papier que je ne veux pas mettre de discrétion à vous
le
dire. Au reste, vous pouvez épargner à vos beaux yeux la peine de lire ce gribouillis
qui se répètera depuis le premier mot jusqu’au dernier, et qui accomplira, mieux que
le daguerréotypea, le phénomène
de la reproduction, indéfinie, des reflets du reflet. Je
vous permets, et même je vous ordonne au besoin, de ne lire que le premier mot et
de
dernier mot de tous mes gribouillis quotidiens. De cette façon, vous saurez tout ce
qu’ils contiennent et vous soulagera d’autant vos pauvres beaux yeux que j’adore et
que je baise.
Je vous dirai chemin faisant que mon mur fait très bien et ma porte
aussi. Je ne hais pas cette chaudronnerie seulement je crains que ce ne soit pas très
solide, la porte surtout. Quant au bénitier, il sera difficile d’en tirer parti à
cause du cordon de sonnette qui est placé juste au milieu du lit. J’aurais besoin
de
vos conseils pour lever cette difficulté. Il est vrai que vous me les donner avec
tant
de parcimonie que c’est comme si vous ne m’en donniez pas du tout. On voit que rien
ne
vous est plus indifférent, sinon plus à charge, que de vous occuper de l’intérieur
de
ma maison. Si j’ai tort de penser ainsi, je vous en demande un million de pardons
mais
cela me fait cet effet-là. D’ailleurs, si vous mettez trop de discrétion à me donner
un avis, moi je mets trop d’indiscrétion à vous les demander. Ainsi tout se compense.
Baisez-moi, cher petit o. Vous devriez m’écrire des lettres du comte d’ [Escars ?]…. avec
tous les sous-entendus que vous voudrez, mais, bien bonnes
et bien tendres, et je vous réponds que, de quelque Cognac qu’elles soient empreintes,
je les baiserai, je les mettrai sur mon cœur, je les lirai le jour et la nuit. Il
me
semble que je mérite autant de pitié que Charlot ? Et j’accepte avec plus d’empressement et plus de confiance
qu’il ne le fait votre secours pour cette triste et mélancolique
[tristesse ?] qui m’accable dès que je vous perds de vue. Je vous
prie de m’administrer le remède de Charlot tout de suite.
Voici une révélation
domestique, de domestique. Ma servarde vient de
me dire qu’il n’y a plus du tout d’huile à brûler et comme on vient d’apporter la
lampe, il est de toute nécessité d’en avoir. Je vais donc en envoyer chercher 20 livres qui feront une fameuse brèche sur mon pauvre argent.
D’un autre côté, il n’y a pas de profit à user de la bougie et on y voit moins clair.
Ceci n’est pas autrement intéressant à te dire et je ne le fais que pour te donner
l’emploi de mon argent.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Je vous aime, qu’on vous dit. Vous vous en fichez bien, n’est-ce pas ? Mais moi
qui ne m’en fiche pas voilà la différence. Ça m’est plus nécessaire que l’air que
je
respire, c’est ma vie et mon bonheur.
Juliette
a « daguerrotype ».
« 20 octobre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 227-228], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10772, page consultée le 24 janvier 2026.
20 octobre [1843], vendredi soir, 4 h. ½
Je suis hideuse et presque formidable à force de malpropreté, mon cher petit, et
cependant, avant toute chose, avant le soin de ma personne, je veux me donner la douce
satisfaction de vous dire combien je vous aime.
Aujourd’hui j’ai nettoyéa mes tapis, j’en ai enlevé toutes les
taches de bougie qui les couvraient. Me voici à peu près arrangée pour passer mon
hiver. Le papier de l’entrée posé demain et tout sera dit pour cette année. Mais tout
cela n’empêche pas que je ne suis horriblement sale. Heureusement que le tonneau no 2 n’est pas sec et que je pourrai me tremper et me rincer
à grande eau pour me décrasser un peu. Je vais me dépêcher d’en essuyer afin que vous
ne me trouviez pas dans cette dégoutante malpropreté si vous veniez.
Comment
allez-vous mon amour ? Comment va votre petite oreille, et comment va le ventre du
petit Toto1 ? Pensez-vous
à moi ? Me regrettez-vous ? Me désirez-vous et m’aimez-vous ? Toutes ces questions
qui
restent sans réponses en recevraient de bien bonnes si elles m’étaient faites par
vous. Enfin c’est tout simple, moi qui vous aime sans partage et vous vous m’aimez
comme vous pouvez : un peu par-ci par-là. Baisez-moi cher petit homme et pardonnez-moi
si je vous offense. Dieu sait que je ne demande qu’à vous demanderb très humblement pardon et à vous
avouer mes torts de ce côté-là. Ma plus grande peur, c’est d’avoir raison.
Juliette
a « netoyé ».
b « demandez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
