« 30 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 333-334], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9680, page consultée le 01 mai 2026.
30 avril [1842], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour mon cher amour. Comment avez-vous passé la nuit, mes chers petits1 ? Bien, n’est-ce pas ? Moi aussi très bien. J’ai cependant toujours mes douleurs sourdes2. Je verrai après mon déjeuner ce que cela deviendra mais vous êtes un vieux méchant, vous ne voulez pas me guérir c’est fort ennuyeux. Pourquoi n’êtes-vous pas revenu cette nuit m’apporter le fameux remède ? Vous êtes bien absurde et bien méchant convenez-en. Cela finit par devenir bien stupide et j’en viendrais à vous mépriser autant que je vous aime. Tiens-toi Claire. Taisez-vous et faites votre devoir, cela vaudra bien mieure que de dire des bêtises à tire-larigota à tout le monde. Maintenant voilà un fameux genre que vous avez adopté de lire sans dire une parole pendant la pauvre petite demi heure que vous passez auprès de moi. C’est encore une manière ingénieuse de m’ôter le peu de joie et de bonheur que j’attends de votre présence. Décidément, vous êtes très peu aimable cette année et je ne sais pas comment je ferai si vous ne changez pas un peu de ce genre ennuyeuxb. Je ne vous fais que des reproches ce matin et je ne vous dis que des sottises mais c’est qu’en vérité je n’ai que des griefs contre vous. Si je les énumérais tous je n’aurais pas fini d’ici à un an mais j’aime mieux vous les dire en bloc et vous les pardonner un à un pour faire durer le plaisir plus longtemps. Sur ce, baisez-moi cher petit scélérat, je ne vous garde pas rancune. Je serai même très reconnaissante et très heureuse si vous venez de bonne heure aujourd’hui. Baisez-moi encore. Je vous aime mon Toto.
Juliette
1 François-Victor Hugo. D’une santé très fragile quand il était enfant, il tombera très souvent malade. Depuis le début du mois de février il souffre d’une grave maladie pulmonaire qui connait beaucoup d’améliorations et de rechutes dont la convalescence n’interviendra qu’à l’automne.
2 Depuis plusieurs jours, et même plusieurs semaines, Juliette se plaint de violentes migraines, de maux d’estomac, de coliques. Elle craint de retomber malade comme cela a été le cas au mois de février dernier.
a « tirelarigo ».
b « ennuieux ».
« 30 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 335-336], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9680, page consultée le 01 mai 2026.
30 avril [1842], samedi après-midi, 2 h. ¾
C’est une affreuse fatalité qui nous poursuit cette année, mon pauvre bien aimé. Nous
voici tour à tour malades sans répit, c’est affreux, surtout pour moi que ton absence
inquiète et afflige même en bonne santé. Je ne sais que te dire, mon pauvre adoré,
pour ne pas te tourmenter et pour ne rien ajouter à ton mal et à ton ennui mais si
j’y
étais je ferais quelque atroce folie, car rien ne m’exaspère comme la pensée de te
savoir malade loin de moi. Pardon, pardon, mon pauvre ange adoré, je t’afflige et
bien
non je suis calme, je serai patiente, je serai pleine de courage si cela peut te
guérir tout de suite. Je promets au bon Dieu et à toi de faire tout ce qu’il voudra,
tout ce que tu veux et tout ce que je pourrai pour ne pas ajouter une inquiétude à
tes
souffrances. J’ai foi en toi, mon bien aimé adoré, tu ne voudrais pas me tromper,
n’est-ce pas bien sûr, bien sûr mon Victor bien aimé, bien sûr. Tu me dis bien la
vérité, tu n’es pas plus malade que ce que me dit ta lettre ? Mon Dieu, mon Dieu,
que
c’est affreux de savoir que tu souffres, séparé de moi. Mon pauvre petit bien¬ aimé,
je suffoque, ce n’est pas ma faute. Si je pouvais te soigner, il me semble que je
serais tranquille. Mon Dieu, quelle malheureuse année1. J’ai la mort dans l’âme. Ecris-moi, mon adoré, au nom de tout ce que
tu aimes, car tu sais que dès que j’ai du chagrin ma tête se brouille et malgré moi
je
ferais des folies. Je t’en prie, écris-moi plutôt dix fois par jour qu’une. Je t’en
prie encore, mon adoré.
Je viens d’envoyer Suzanne chez Guyot et il
était trop tard pour aller chercher Lanvin
qui d’ailleurs n’aurait pas été libre2.
Ne
t’inquiète pas de moi, mon adoré bien aimé. Je vais bien, tout à fait bien, mon seul
mal c’est le tien. Embrasse notre cher petit Toto pour nous deux3 et dis-lui qu’il n’a fallu rien moins que ta maladie pour
m’empêcher de me réjouir de sa convalescence. Je t’embrasse de l’âme, je voudrais
te
guérir avec ma vie. Mon adoré, écris-moi, je t’en prie, ce soir.
Je t’envoiea le premier bon sur Guyot, tu le déchireras mon bien aimé : Claire ne sait pas encore que tu es malade, pauvre
enfant, je veux essuyer mes yeux avant de l’appeler pour ne pas l’effrayer. Les trente nous sont fatals cette année. 30mars4. 30 avril. Pourvu que cela
s’arrête ici. Je baise tes pieds mon Toto.
Juliette
1 Depuis janvier, les maladies ne cessent de troubler leur bonheur : en plus de la maladie pulmonaire de François-Victor Hugo, Juliette a été très souffrante au mois de février et Hugo est tombé malade fin mars.
2 Juliette passe par l’intermédiaire de Lanvin pour avoir des nouvelles rapides de Hugo quand celui-ci est malade, dans sa maison.
3 François-Victor Hugo. D’une santé très fragile quand il était enfant, il tombera très souvent malade. Depuis le début du mois de février il souffre d’une grave maladie pulmonaire qui connait beaucoup d’améliorations et de rechutes dont la convalescence n’interviendra qu’à l’automne.
4 Le 30 du mois précédent, Victor Hugo est tombé malade mais s’est très vite rétabli.
a « t’envoye ».
« 30 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 336-338], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9680, page consultée le 01 mai 2026.
30 avril [1842], samedi après-midi, 3 h. ½
Je viens de t’écrire une lettre pour la poste, mon adoré, dans laquelle j’ai tâché de me contenir pour ne pas t’affliger et t’inquiéter inutilement, mais ici je n’ai plus besoin de me contraindre car tu ne liras cette lettre que lorsque tu seras guéri1. Dieu veuille que ce soit tout de suite, je te dirai mon cher amour que mon cœur déborde et que je suis la plus malheureuse des femmes. Pour un peu, je pousserais d’affreux cris et je m’en prendrais à moi de la cruauté et de l’injustice du bon Dieu. Tu ne peux pas comprendre, mon adoré, Dieu merci pour toi, ce que c’est que de savoir ce qu’on aime le plus au monde malade et séparé de soi par une barrière plus infranchissable que la plus grande distance et que l’abîme le plus profond. C’est un supplicea pour lequel il n’y a pas de parole. Je souffre mon pauvre adoré. Je souffre mille morts. Je crois que si tu pouvais savoir à quel point je suis malheureuse que cela te guérirait pour toujours. Voici un affreux anniversaire2 et pour lequel je n’ai pas assez de malédiction. Mon Dieu, vous n’êtes pas juste de faire souffrir mon pauvre bien aimé si bon, si dévoué, si noble, si généreux, si beau, si aimé et si adoré. Ma pauvre Claire est consternée, car sans lui avoir rien dit elle a mis l’adresse à ta lettre et elle me voit pleurer sans pouvoir me retenir car j’étoufferais ou j’aurais des [illis.]. Il vaut encore mieux que je pleure puisque tu ne me vois pas. Mon Victor adoré, mon Victor bien aimé, tu ne me trompes pas, n’est-ce pas ? Tu ne me caches rien, bien vrai ? Pardonne-moi mais j’ai une frayeur atroce que tu ne me dises pas tout ce que tu souffres et ce que dit M. Louis. Je t’en prie, mon adoré, ne me cache rien, je t’en prie à genoux. Guéris-toi, mon amour. Je t’aime. Je t’adore, mon Toto très béni, mon pauvre bien aimé et ne souffre plus.
Juliette
1 Juliette vient d’apprendre plus tôt dans la journée que Victor Hugo était tombé malade.
2 Le 30 du mois précédent, Victor Hugo était souffrant mais il s’est très vite rétabli.
a « suplice ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
