« 28 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 185-186], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2212, page consultée le 05 mai 2026.
28 juin [1846], dimanche soir, 10 h.
Je t’écris bien tard, mon Victor adoré, mais je ne m’en excuse pas car
je n’ai pas cessé un moment de penser à toi, de parler de toi, de t’aimer, de
t’admirer et de t’adorer, tout cela entremêlé du souvenir de ma pauvre chère enfant
à
laquelle je pense sans cesse. Eugénie est
restée seule avec moi jusqu’à présent. Les petites Rivière sont parties tout de suite après toi. Avant j’avais reçu la
visite de ma propriétaire, visite de politesse et de condoléances, voilà tout, et
qui
ne m’a pas autrement touchée. Dans ce moment-ci, j’aimerais à être totalement seule
avec toi. Je ne trouve de douceur et de consolation qu’en toi. Tout le reste m’est
plutôt pénible que consolant.
Cher adoré, j’ai lu ton discours1 et je l’ai
compris ce qui, vu l’état de mon pauvre esprit et
l’ignorance de la chose dont il est question, n’était pas une chose facile pour moi.
C’est un des privilèges de ton génie, mon bien-aimé, de rendre tout compréhensible
et
charmant, même aux intelligences les plus obtuses et les plus engourdies. Je t’en
remercie pour ma part de toutes mes forces et de tout mon cœur.
J’espérais, en
commençant ce gribouillis, que tu viendrais l’interrompre et que j’aurais le bonheur
de ne l’achever qu’après ton départ. Mais, hélas ! je suis déjà plus d’à moitié et
tu
n’es pas encore venu. Je tremble que tu ne sois retenu chez toi très tard et que tu
aies le scrupule féroce de ne pas vouloir troubler mon
sommeil, autrement dire de vouloir que je ne dorme pas du tout de la nuit. J’en
ai plus peur qu’envie, et cette crainte me préoccupe au point de ne pouvoir pas penser
à autre chose. Cependant je sais combien tu es bon et je sens combien j’ai besoin
de
te voir, toute chose qui devrait me donner de la confiance et de l’espoir. Cependant
je regarde la pendule et je désespère et j’ai toutes les peines du monde à retenir
mes
larmes. Si tu savais ce que c’est pour moi que le bonheur de te voir, mon Victor
adoré, tu comprendrais la vivacité de mes regrets et de mon chagrin, chaque fois que
je manque une occasion de te voir, pour quelque cause que ce soit. Je t’aime trop,
mon
Victor chéri. Ce n’est pas une banalité que je te dis là, c’est la sainte vérité.
Je
t’aime trop mais je ne pourrais ni ne voudrais t’aimer moins. Mon amour, c’est ma
vie.
Juliette
1 Le 27 juin 1846, Victor Hugo prononce son premier discours sur la consolidation et la défense du littoral à la Chambre des Pairs.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
