« 30 mars 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 88-89], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12836, page consultée le 07 mai 2026.
Paris, 30 mars 1880, mardi, midi ¾
Il n’est jamais trop tard pour aimer, et pour le prouver, j’en fais la démonstration une fois de plus aujourd’hui où je t’écris pour hier1 et pour aujourd’hui ce mot suprême de mon cœur : je t’aime. Tu me surprends dans cette douce occupation ; je n’en continue pas moins, à me donner à moi-même satisfaction de ces deux longs jours d’abstinence, en me rassasiant du bonheur de me bourrer jusqu’au bec de la plume de toutes les tendresses que je voudrais faire savourer à ton âme, en même temps qu’à la mienne. (C’est bête comme tout ce que je dis là2). Mais cela me fait tant de plaisir que je n’y résiste pas.
Minuit.
Je retourne la page à douze heures de distance et j’y retrouve mon amour où je l’avais laissé, plus ardent, et plus convaincu que jamais dans son admiration, et son adoration pour toi. Je n’ai pas voulu me coucher une seconde fois en vingt-quatre heures, sans avoir acquitté vis-à-vis de moi-même la dette sacrée de mon cœur. Aussi, pendant que tu achèves de te déshabiller et que tu entres dans ton lit, moi je finis mon tendre gribouillis en demandant à Dieu de te donner une bonne nuit bienfaisante pour ta santé. Plus je pense à tes chers amis Paul Meurice et Auguste Vacquerie, plus je me sens pénétrée de respect et d’amitié pour leur admirable et constant dévouement à toi, et plus je désire que tu contribues à leur faire rendre honneur et justice dans leur œuvre littéraire, comme dans leur caractère si absolument et si inflexiblement honnête et bon.3 Les mots manquent à mon ignorance pour dire ce que je sens de profondément admiratif, et respectueux, pour ces deux hommes qui se sont fait une gloire et un bonheur de se dévouer à toi en tout temps et en toute situation, « à la peine, comme à l’honneur ». Aussi je souhaite de tout mon cœur que tu réussissesa à rapatrier Perrin avec Vacquerie4. Toi seul, d’ailleurs, peut opérer ce rapprochement par l’autorité suprême que te donne ton génie sur tous les hommes et en toutes choses. En attendant que cette réconciliation s’affirme, moi je t’aime sans l’aide de personne et sous l’influence seule de ton regard que j’adore. Bénis-moi comme je te bénis, et aime-moi comme je t’aime, de tout ton grand cœur.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Juliette n’a pas écrit de lettre la veille, le 29 mars.
2 Don César au laquais dans la scène III de l’acte IV de Ruy Blas : « c’est bête comme tout ce que je te dis là ».
3 Vacquerie et Meurice ont dirigé l’édition ne varietur de l’œuvre complète de Hugo qui a paru au début du mois.
4 Certaines des pièces de Vacquerie avait été jouées précédemment à la Comédie-Française dont Perrin était l’administrateur. La cause de la brouille de ces deux hommes reste à élucider. Elle ne semble peut-être pas se résoudre de sitôt car la prochaine pièce de Vacquerie, Formosa, sera créée au Théâtre de l’Odéon en 1883.
a « réussisse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
l’amnistie des Communards est enfin votée, et la fête nationale, fixée le 14 juillet, fonde la République sur la Révolution Française
- AvrilReligion et religions.
- 24 octobreL’Âne.
