« 13 janvier 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 14], transcr. Marie-Laure Prévost, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12974, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 13 janvier [18]64, mercredi après-midi, 3 h. ½
Déjà la nuit, mon cher petit homme, bien que ce ne soit pas l’heure normale même un 13 janvier. Il est vrai de dire qu’il n’a pas fait jour de tout aujourd’hui, mais cela ne t’empêche pas de travailler comme un pauvre MALCENAIRE1 car pour toi il n’y a ni jour ni nuit ni beau ni mauvais temps qui puisse t’empêcher de piocher comme un nègre. Cette activité qui ne se ralentit jamais fait paraître tout le monde comme paresseux et cul de jatte. Moi-même qui toutoune toujours sans avancer il me semble que je suis de plomb comparée à toi. La seule chose où je te surpasse à toute heure de ma vie c’est dans mon amour. Sur ce terrain-là je ne crains pas d’être jamais devancée. C’est le seul mais j’y suis reine et maîtresse et je te défie au cœur et à l’âme de me rattraper quand bien même tu te servirais de tes ailes de génie pour cela. Je n’ai que cette supériorité et je voudrais pouvoir te la donner que je n’y parviendrais pas parce que, quoique tu fasses ou que je veuille, je t’aimerai toujours plus que tout le monde et plus que tout au monde. J’ai peur à la fin de te blaser avec cet amour toujours le même. Je voudrais trouver des formules inconnues pour te plaire mais je n’en sais (1) pas et j’en saurais (2) que je ne saurais (3)2 pas m’en servir témoin cette phrase même qui prouve assez mon ignorance. Décidément je ne sais que t’aimer. Hors de là je suis plus bête que nature. Cela n’est pas nouveau pour toi ni consolant pour moi. Mais j’en prends bravement mon parti tâche de faire de même. Je t’adore.
1 « Malsenaire » pour « mercenaire ». Dans Le Rhin, Hugo rapporte cette conversation entendue lors d’un voyage de nuit, entre Mézières et Givet : « J’étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues comme celui-ci : “Dis donc, hée ! dis donc, hée ! — Qu’est-ce que c’est que cette rosse-là ? Je n’en veux pas. C’est le gigoteur. — Et monsieur Simon ? où est monsieur Simon ? — Monsieur Simon ? bah ! il travaille. Il travaille toujours. Il travaille pirequ’unmalsenaire.” » (Lettre IV, Robert Laffont, « Bouquins », vol. Voyages, 1987, p. 40.)
2 Les trois verbes ont été numérotés par Juliette, en interligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
