« 1 janvier 1857 » [source : BnF, Mss, NAF 16378, f. 1-2], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2752, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 1er janvier 1857, jeudi après-midi, 3 h.
Cher adoré, je passerais toutes les heures de ma vie à t’écrire et j’aurais à ma
disposition toutes les ressources de l’esprit, de la poésie et du génie que je ne
parviendrais pas à te dire tout mon amour pas plus que je ne pourrais dessécher
l’océan, eusséa-je à ma
disposition tous les récipients du monde. Mais il suffit d’un mot pour contenir tout
mon cœur et toute mon âme et d’une goutte d’eau pour contenir la mer. Ce mot, cette
goutte, cette fraction et ce tout de moi-même le voici : JE T’AIME. Il me tient tout
entière et il est fait de tout mon moi. Je t’écrirais pendant des millions, des
millions et des millions d’années et pendant des éternités, si les éternités pouvaient
se nombrer, que je ne verrais pas la fin de ce mot qui commence à la première minute
où je t’ai vu. C’est pour cela, mon adoré, que je trouve tant de bonheur à te
gribouiller mes RESTITUS et que j’attache si peu
d’importance à t’en encombrer. Ne prends donc pas en mauvaise part mes inexactitudes
de PLUME car pendant qu’elle s’arrête honteuse et découragée de son insuffisance,
mon
âme compose des sublimes poèmes d’amour que Dieu écrit pour toi en lettres de flamme
sur un divin manuscrit que tu liras dans le paradis. En attendant je veux que tu
saches combien je suis comblée de ta chère petite lettre qui contient plus de bonheur
qu’elle n’est grosse et de tes splendides dessins1 semblant les
décalques fidèles de tes chefs-d’œuvreb littéraires qui font que je les confonds dans mon
admiration et que je pourrais m’y tromper si j’avais à les classer dans un musée et
dans une bibliothèque. Je ne sais pas si mes paroles ne rendent pas ma pensée
inintelligible comme cela m’arrive presque toujours, mais je sais que je suis bien
heureuse, bien éblouie et bien fière et que je t’aime, que je t’admire et que je
t’adore de tout mon cœur, de tous mes yeux et de toute mon âme.
Voici bientôt la
nuit, mon pauvre bien-aimé, et tu n’as pas encore mis en ordre tous les nombreux et
royaux cadeaux que tu veux faire aujourd’hui sans compter que je ne te vois pas et
que
tu dîneras probablement chez Téléki ce
soir. Mais si tu es heureux, si ta charmante fille est rayonnante, tout est pour le
mieux et je suis très contente de mon lot. En attendant il paraît que ce brave
Terrier était au septième ciel (il y avait
de quoi) de son magnifique dessin et Mlle Allix était si enchantée du sien qu’elle m’en a donné un petit pot
MASON2 très gentil du coup qu’elle m’a apporté elle-même
avec force compliments que je vous renvoie, mon adoré.
Juliette
1 À l’occasion de l’année nouvelle, Victor Hugo envoyait des dessins à ses proches et à ses amis. La « chère petite lettre », datée du 1er janvier 1857, dont parle Juliette est en effet très brève : « Cette lettre n’est pas une lettre ; ce n’est qu’un mot ; mais ce mot, tout court qu’il est, mon doux ange, renferme un baiser long comme la vie et un amour long comme l’éternité. » (Massin, CFL, t. X, p. 1353)
2 Miles Mason fut importateur de porcelaine chinoise à Londres puis il devint fabricant. La marque Mason’s est l’une des plus célèbres de la production anglaise.
a « eussai-je ».
b « chefs-d’œuvres ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils s’adonnent à la « chasse aux vieux coffres » pour décorer leurs maisons.
- Au printemps et pendant l’étéIls s’adonnent à une nouvelle passion, la « chasse aux vieux coffres ».
