« 21 janvier 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16333, f. 7-8], transcr. Nathalie Gibert-Joly, rév. Gérard Pouchain , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.104, page consultée le 25 janvier 2026.
21 janvier [1838], dimanche après midi, 1 h. ¾
Bonjour, mon adoré, bonjour, mon grand Toto. Comment avez-vous fait pour tenir dans
votre lit ? Vous avez dû vous replier en cinq ou six cents doubles. C’est qu’on
grandit tant en une soirée comme celle d’hier que vous devez vous trouver bien
gigantesque ce matin. Avec cela que vous n’étiez déjà pas beaucoup plus grand que
le
monde, et moi aussi j’ai grandi car je vous aime autant que vous êtes beau, autant
que
vous êtes applaudia et admiré
moins, et à moins d’admettre, ce qui serait peu logique, que le contenant est plus
petit que le contenu, j’ai grandi aussi moi et même je vous ai dépassé sans vanité.
L’amour élève autant que la gloire et je vous aime plus que vous n’êtes grand. Oui,
mon Toto, oui mon cher Victor, j’ose te le dire parce que c’est bien vrai. Je t’aime
plus que tu n’es grand.
Comment as-tu passé la nuit, mon adoré ? Tu n’as pas
travaillé, j’espère ? Fatigué comme tu l’étais et dans ton horrible petite glacière ?
Je ne peux pas penser à cette chambre-là sans que le froid me prenne de la tête aux
pieds.
Je serai bien tranquille le jour où elle sera close et chauffée ;
malheureusement il ne paraît que ce soit bientôt. Pendant ce temps-là tu souffres,
tu
gèles, et moi je me tourmente. Je t’adore, mon Toto bien-aimé, je voudrais mourir
pour
vous à condition que vous penseriez toujours à moi avec amour et même sans cette
condition. Je t’adore, mon Victor.
Juliette
a « applaudie ».
« 21 janvier 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16333, f. 9-10], transcr. Nathalie Gibert-Joly, rév. Gérard Pouchain , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.104, page consultée le 25 janvier 2026.
21 janvier [1838], dimanche soir, 5 h. ¾
C’est toujours mon tour à attendre, mon cher bien-aimé, cependant il me semble que
j’avais fait preuve d’assez de courage et de résignation tous ces temps-ci pour en
être récompensée aujourd’hui ?
Je sais bien que tu auras eu tout Paris chez toi
aujourd’hui mais si tu m’aimais comme je t’aime tu quitterais tout Paris et le monde
entier pour moi. À quoi donc sert la porte de derrière si ce n’est à fuir les
importuns et à venir chez la pauvre bien-aimée qui vous attenda avec tant d’impatience et d’amour ? Ce
n’est pas la peine de porter sur vous quatre clefs qui vous font ressembler à
Hac-tinc-tir-koff de l’Opéra-Comique1 pour n’en pas profiter dans
l’occasion.
Je suis très triste, mon Toto, je crois que vous ne m’aimez plus.
Vous êtes toujours l’homme admirablement bon et généreux, mais vous n’êtes plus
l’amant plein d’ardeur d’autrefois. C’est bien vrai puisque vous n’en conveniez pas
par pitié pour moi. Je suis bien triste, mon Dieu, c’est bien vrai. Je prendrai un
jour quelque parti désespéré qui te délivrera de moi, car il m’est doublement
insupportable de sentir la froideur de ton cœur et d’accepter ton généreux dévouement.
Je te l’ai toujours dit, tu sais, je ne veux rien de toi si tu ne m’aimes plus ! Je
t’aime tant, moi, que si cela pouvait se transmettre je n’aurais plus rien à
désirer.
Juliette
1 Dans Adolphe et Clara ou les Deux Prisonniers de Benoît-Joseph Marsollier et Nicolas Dalayrac, comédie en un acte mêlée d’ariettes, créée au Théâtre Favart le 10 février 1799, et reprise à l’Opéra-Comique jusqu’en 1853 (d’après Théâtre de l’Opéra-Comique Paris, Répertoire 1762-1972 de Nicole Wild et David Charlton, Liège, Mardaga, 2005, p. 127), le garde-chasse Gaspard, à la demande de son maître, se déguise en affreux et méchant geôlier, sous le nom d’Hac-tinc-tir-koff, et fait croire à Adolphe et Clara qu’ils sont emprisonnés - il s’agit d’un stratagème pour amener la réconciliation des deux époux brouillés. (Remerciements à Olivier Bara, qui a identifié ce personnage dont le nom est difficilement lisible, et nous a fourni tous les renseignements ci-dessus).
a « attends ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.
- Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
- MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
- 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
- MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
- 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
- 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
- 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.
