« 27 juillet 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 191-192], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8591, page consultée le 23 janvier 2026.
Bruxelles, 27 juillet 1852, mardi matin, 7 h. ½
Bonjour, la vie de ma vie, bonjour l’âme de mon âme, bonjour c’est-à-dire baisers,
caresses et tendresses ineffables, dévouement sans borne, admiration et adoration
comme pour le bon Dieu même.
Ce bonjour que je t’envoie en pensée tous les
matins tu veux donc que je le fixe sur le papier comme je le faisais AUTREFOIS quand
je me croyais tout à fait seule dans ton cœur, quand je croyais à ton amour pour
l’éternité quand je me croyais sûre de ta fidélité et que j’en étais si heureuse que
je ne m’apercevais pas de l’inconvenante pauvreté de mon esprit. Mais depuis que j’ai
goûté au fruit amer de la désillusion, depuis que je sais qu’il faut habiller son
âme
comme on habille son corps afin d’en dissimuler les défauts et en faire jaillir les
beautés, j’ai honte de ma nudité et je n’ose plus me montrer à toi telle que je suis,
telle que je suis devant le bon Dieu dans la simplicité et l’honnêteté de mon amour.
Cependant mon adoré bien aimé je t’obéis avec la pieuse espérance de retrouver un
jour
mon ignorante naïveté du bien dire et du bien écrire que j’ai laissé en sortant à
la
porte de mon paradis perdu. Le jour où je t’écrirai sans crainte d’être ridicule,
sans
peur des comparaisons, ce jour-là, mon adoré bien aimé, sera un jour béni de Dieu
et
comme la résurrection du premier jour où je me suis donnée à toi.
En attendant,
mon Victor toujours plus vénéré, plus admiré et plus adoré je t’obéis avec une humble
et tendre déférence en me résignant d’avance à la sévère ironie des esprits élevés
et
des cœurs sans faiblesse. Et dès aujourd’hui je reprends mes douces habitudes
épistolaires au risque de tout ce qui pourra en advenir d’humiliant pour ton amour
propre et de douloureux pour mon amour. Je t’écrirai parce que je t’aime, parce que
j’ai besoin d’épancher le trop plein de mon amour, parce que chacun des mots qui
sortent de ma plume sont autant de déversoir de mon âme parce que tu es ma vie, parce
que je t’adore, parce que l’humble brin d’herbe demande sa vie au soleil comme la
fleur la plus superbe.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
