« 20 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 229-230], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8528, page consultée le 27 janvier 2026.
Bruxelles, 20 mars 1852, samedi matin 7 h. ½
Bonjour mon bon petit bien-aimé, bonjour comment vas-tu ? Cette question si banale
en
elle-même contient toutes les sollicitudes de mon cœur, toutes les tendresses de mon
âme et tous mes vœux pour ta santé, pour ta gloire et pour ton bonheur. Comment vas-tu, dans ma bouche lorsqu’il s’adresse à toi veut
dire je t’aime, je t’admire, je t’adore. Je ne manque pas tous les matins de te l’envoyer
de la pensée pour qu’il t’arrive à travers tes rêves comme une caresse, comme un
baiser ailé, comme un sourire d’espérance. COMMENT VAS-TU ?
J’ai vu hier le
moment où tu allais prendre le change sur mon silence. Aussi je me suis dépêchée de
rompre mon mutisme quoiqu’il m’eût paru plus doux de rester dans mon recueillement
dans ce moment-là. Je songeais à l’incident heureux du départ de cette femme dont
la
présence ici me préoccupait et m’inquiétait sans que je susse précisément pourquoi.
Je
remerciais Dieu de nous en avoir débarrassés à si bon marché. Puis ma pensée allant
de
ce qu’il y a de plus vicieux à ce qu’il y a de plus vertueux et de plus saint je
contemplais avec une pieuse admiration l’auréole trois fois méritée de ta noble et
courageuse femme. J’étais si absorbée dans cette contemplation que j’en avais perdu
la
parole. Cependant je n’ai pas tardé à la retrouver comme tu as pu le voir. Du reste
j’oserai avouer que mon admiration pour Caroline1 ne va
pas jusqu’à me contenter toute une longue soirée de ses poses plus ou moins
voluptueuses. En général on aime autant les bêtes que
lorsque le cœur est incapable d’aimer les gens. Quant à moi,
mon Victor, le mien est trop affairé de vous pour avoir du temps de reste pour ce
genre d’occupation. Traitez-moi de PÉDANTE si vous voulez, je m’en fiche. Je vous
aime
comme un chien mais vous ne m’aimerez jamais autant qu’un chat. Je le vois trop
maintenant mais il est trop tard pour que cela me profite, hélas !
Juliette
1 À identifier : animal de compagnie des Luthereau ?
« 20 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 231-232], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8528, page consultée le 27 janvier 2026.
Bruxelles, 20 mars 1852, samedi soir, 5 h. ½
Pardonne-moi mon égoïsme, mon pauvre bien-aimé. S’il m’était possible de vivre sans
air, sans lumière et sans amour, je pourrais supporter ton absence car tu es tout
cela
pour moi. Voilà pourquoi la vie me manque si complètement dès que tu me quittes.
Cependant, mon doux adoré, il y a une chose que je supporterais encore moins
facilement que la privation de toutes ces choses si nécessaires aux poumons, aux yeux
et à l’âme, ce sont tes propres privations. La pensée que tu souffres ou que tu
regrettes – je te l’ai déjà dit bien des fois – quelqu’un ou quelque chose me fait
horreur et il n’est rien dont je ne sois capable pour l’empêcher. Vaa donc ce soir où tu as à faireb et ne reviens que lorsque ta santé, ton esprit et ton cœur
te le diront. En attendant mon Victor, je vis dans le souvenir de mon bonheur passé,
dans l’espérance de mon bonheur à venir. Ces deux étais sur lesquels je m’appuie pour
arriver tout doucement à la résignation, première porte de la mort.
Vac, mon cher petit homme, et sois heureux
demain. D’ailleurs j’aurai mon tour, un peu partagé entre tous et surtout entre
TOUTES. Mais enfin j’en pourrai prendre un peu ma part. D’ici-là mon Victor, jouis
de
ta liberté du mieux que tu pourras. De mon côté je tâcherai d’abuser de mon esclavage
le moins mal qu’il me sera POSSIBLE. À ce soir, mon Victor, à bientôt peut-être, à
toujours pour t’aimer.
Juliette
a « va ».
b « affaire ».
c « vas ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
