« 19 janvier 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 27-28], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8469, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 19 janvier 1852, lundi après-midi, 4 h.
Je devrais reprendre tout de suite mon TRAVAIL1 et
laisser reposer vos pauvres beaux yeux d’aiglea que vous avez la bonasserie d’user à lire ces informes
griffouillages. Mais je suis si heureuse quand j’ai l’occasion de vous dégoiser tout
mon répertoire d’inepties et de stupidités, de pataquès et de coq-à-l’âne, que je
ne
peux pas en laisser échapper une seule.
Savez-vous, mon cher petit homme, que je
dois de fameuses actions de grâce à votre carillon de l’Hôtel de Ville et pas mal
de
reconnaissance aux bastringues et à tous les bousins2 plus ou moins welches3 qui vous ont chassé de votre lit dans le mien la nuit dernière. Si
j’osais, je ferais des sortilèges pour que ce vacarme se perpétue et redouble au point
de ne vous laisser ni paix ni trêve ailleurs que dans mes bras.
Mais je suis
meilleure Juju que vous ne pensez et je ne veux rien de vous que volontairement et
sans la moindre contrainte de qui ou de quoi que ce soit. Ainsi, mon bon petit homme,
puisque c’est votre plaisir de coucher dans votre Grande Place tâchez de vous habituer
à l’intempérance de sonnerie de la grande horloge et aux cris des débardeurs belges
et
des pierrots flamands4. Dormez bien et soyez heureux puisque vous pouvez
l’être sans moi. Tâchez surtout de ne pas vous laisser surprendre par les hideux
coupe-jarrets de M. Bonaparte. L’homme au verrou n’est pas encore venu. Dieu veuille
qu’il vienne demain et je vous l’enverrai tout de suite. D’ici là fermez bien votre
porte et tenez-vous sur vos gardes. Mon cher adoré, c’est très sérieusement que je
te
supplie d’avoir l’oreille au moindre bruit qui se fera autour de la porte de ta
chambre. Quel désespoir si par une imprévoyante confiance tu te laissais enlever.
D’y
penser, tout mon sang s’arrête au cœur.
Juliette
1 Dès son arrivée à Bruxelles Victor Hugo veut écrire l’histoire « immédiate et toute chaude » du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte. Le 23 décembre 1851 il commence la rédaction d’Histoire d’un crime. Pour ce « livre rude et curieux qui commencera par les faits et qui conclura par les idées » Hugo, acteur direct des événements, trouve des sources complémentaires d’information dans la presse avant l’instauration de la censure, et les témoignages des républicains. Pour les proscrits résidant à Bruxelles, il les reçoit chez lui, recueillant leurs paroles alors qu’il correspond par écrit avec les autres. En outre, il demande à Juliette de raconter ses propres souvenirs. Juliette reçoit avec joie et satisfaction cette commande, mais constate rapidement que l’écriture de son Journal du coup d’État est une tâche ardue qu’elle achève dans la seconde quinzaine de mars. Hugo annote le travail de Juliette en ces termes : « Elle. Son manuscrit. Très précieux » et en utilisera des passages pour la publication d’Histoire d’un crime en 1877.
2 Bousin : « Bruit, tapage, vacarme surtout en parlant des mauvais lieux » (Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle).
3 Welche : Dialecte lorrain. Juliette emploie ce mot comme synonyme de barbare, primitif, ignorant.
4 Depuis le 5 janvier Hugo réside au 16 de la Grand’Place à Bruxelles.
a « aigles ».
« 19 janvier 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 29-30], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8469, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 19 janvier 1852, lundi après-midi, 3 h. ½
Je m’étais donné ma tâche, mon bien-aimé, afin d’avoir droit à la récompense si douce
de t’écrire. Je viens de la finir et sans plus attendre je te gribouille entre deux
histoires, intéressantes au plus haut degré, mes insignifiantes élucubrations. Mais
je
ne les écris pas pour toi mais pour moi à qui cela fait plaisir de rabâcher quelques
douces tendresses à défaut de baisers et de caresses que je ne peux pas te donner
à
distance.
Mon Victor, puisque tu ne veux pas que je sois triste jamais, puisque
tu n’aimes pas que je sois malheureuse et que tu crains de me voir souffrir, il faut
que tu prennes l’habitude de tout me dire simplement, honnêtement et en toute
circonstance. Tes dissimulations les plus innocentes ou les plus bienveillantes me
font plus de mal que ta sincérité, même dure, si tu étais capable d’avoir de la dureté
envers personne. Je te le dis sans amertume et sous la forme de la prière, mon doux
adoré bien-aimé, ne me cache rien. Tache d’arranger le hasard de façon à répondre aux lettres plus que admiratives que t’écrivent
certaines femmes chez moi plutôt qu’ailleurs. N’attends pas pour me dire certaines
choses que je les devine ou que l’occasion me les révèle car il n’y a pas de petits
indices pour la jalousie et il n’y a pas de bonheur parfait sans la plus complète
confiance. C’est pourquoi mon adoré bien-aimé, j’insiste avec toutes les supplications
de mon âme pour que tu me dises bien tout même la propriété de ta lorgnette même le billet Hergelman dont j’ai plusieurs autographes chez moi venus de Belle-Île. Même certains noms
et certaines adresses, même les actrices plus ou moins fécondes que tu protèges avec
tant de sollicitude, même les contrefaçons de bas bleus qui demandent près de toi
certaines fonctions mystérieuses et nocturnes sous prétexte de pitié et de poésie,
même Mademoiselle Constance malgré son nom
significatif et son âge encore plus rassurant. Je veux tout savoir, il faut que je
sache tout si tu tiens vraiment à ma tranquillité, à ma santé et à mon bonheur. Alors
je serai toujours calme, patiente, heureuse, le pouls régulier, l’embonpoint
satisfaisant et le sourire sur les lèvres. Vois si tout cela vaut la peine d’être
toujours vrai, toujours loyal, toujours fidèle envers moi.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
