« 1 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 1-2], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5108, page consultée le 25 janvier 2026.
1er janvier 1845, mercredi matin, 10 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé adoré, bonjour, mon Victor toujours
plus doux, toujours plus noble, toujours plus grand et toujours plus
aimé Victor, bonjour, je baise ta chère petite bouche aimée. Nous avons
fini et commencé l’année bien tristement1, mon Victor.
Espérons que tous ces tristes pronostics ne se réaliseront pas et que
nous en serons quittesa
pour la première impression, ce qui est déjà beaucoup trop.
J’attends ta chère petite lettre2 avec toute l’impatience de mon amour. J’ai déjà
envoyé trois fois chez la postière voir si elle était arrivée. Tu ne
peux savoir, toi, mon adoré, à quel point je désire avoir une pensée
écrite de toi. C’est presque comme si je t’avais. Aussi je ne serai pas
heureuse tant que je ne l’aurai pas reçue. Je ne te demande pas quand je
te verrai parce que je sens bien qu’aujourd’hui tu es moins libre encore
que les autres jours. Je me résigne à mon sort le mieux qu’il m’est
possible en pensant que tu m’aimes, que tu me plains et que peut-être tu
me regrettes. Clairette vient
de revenir de la messe. Mme Guérard m’a envoyé un dessous de
lampe avec une petite lettre amicale. Je n’avais pas encore l’argent du
mois à lui donner puisque je venais de donner les étrennes de Suzanne et
du portier. Cela m’a un peu contrariée. Du reste elle ne me le demandait
pas. Je viens d’envoyer porter le bouquet et la lettre chez Mme Luthereau. Ton bouquet à toi est tout parfumé, mais cela
coûte très cher, je vous en préviens GÉNÉREUSEMENT. Tu pourras
l’emporter quand tu voudras, mon Toto bien-aimé, et en parfumerbton appartement, car il
sent très bon. N’oublie pasc, mon Toto, que nous serons parfaitement seules toute
la journée et tâche de nous donner quelques pauvres petites minutes de
joie et de bonheur dans la journée. Qu’il ne soit pas dit que le soleil
ne se sera pas levé un instant sur notre horizon un jour comme
celui-ci.
Et puis, sois béni, mon Victor adoré. Je t’aime comme
jamais homme n’a été aimé. Je t’adore, tu es pour moi le bon Dieu réel
et rayonnant que j’admire et que j’adore.
Juliette
1 Dans une lettre du 31 décembre 1844, Juliette évoque M. Villemain : « Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce pauvre M. Villemain. […] J’en ai le cœur navré. » (NAF 16357, f. 211-212). En effet, le 30 décembre 1844, il donne sa démission en tant que ministre de l’Instruction publique suite à la déclaration d’une maladie mentale.
2 Victor Hugo écrit à Juliette Drouet le 31 décembre 1844 cette lettre qu’elle reçoit le 1er janvier 1845 dans l’après-midi : « Sens-tu mon âme avec toi en ce moment, ma bien-aimée ? Sens-tu dès à présent sur tes lèvres ce baiser qu’elle t’envoie et qui ne t’arrivera que demain ? Quelque chose te dit-il que je t’aime, que je pense à toi, que tout ce qui est moi contemple tout ce qui est toi, car ton cœur est aussi noble que ton visage, ta vie est aussi pure que ton amour, ton âme est aussi belle que ta beauté ! / Mon pauvre ange si doux et si éprouvé, je t’aime ! Je ne pense à toi que les larmes aux yeux. Chaque année qui s’écoule ajoute à mon admiration, à ma vénération passionnée pour toi. À force de courage, de résignation, de générosité, de persévérance, de vertu et d’amour, tu as fait honte à la destinée. Il n’y a pas aujourd’hui sous le ciel, – je le dis bien haut à ta fille, cette chère et charmante enfant, – il n’y a pas aujourd’hui sous le ciel une femme qui ait le droit de lever la tête plus haut que toi. Oui, lève ta tête, car tu as levé ton cœur ! / Sois fière, sois heureuse. Qu’aucun bonheur ne manque désormais à ton âme que le ciel avait faite si pure et que le malheur a faite si épurée. Tu aimes avec un grand cœur comme tu penses avec un grand esprit. Je me mets à genoux devant toi, mon ange, et je baise tes pieds. / Oh ! s’il m’était donné d’étendre à jamais sur ta vue un beau et éternel ciel bleu, jamais il n’y aurait une larme dans tes beaux yeux. Je les baise aussi, ces yeux charmants. Sens-toi aimée par moi comme tu te sens bénie par Dieu ! / À tout à l’heure. À toujours. » (éd. Jean Gaudon, ouvrage cité, p. 131.)
a « quitte ».
b « parfumé »
c « n’oublies pas ».
« 1 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 3-4], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5108, page consultée le 25 janvier 2026.
1er janvier 1845, mercredi soir, 4 h.
Ô mon bien-aimé, comment te peindre ma reconnaissance et mon amour,
comment te dire ma joie et mon orgueil en lisant ton adorable
lettre1 digne d’être adressée à un ange ? Est-ce
qu’il est vraiment possible que tu penses tout le bien que tu me dis de
moi ? Est-ce qu’il est bien vrai que tu m’aimes au point de me trouver
jolie ? Est-ce que mon amour peut faire toutesa les perfections que tu
vois en moi ? Ce n’est pas à moi [d’]en douter, car
je sens bien que je t’aime de l’amour le plus pur qu’il y ait au monde
et je suis sûre que pour te plaire, rien ne me serait impossible. Mais
ce que je ne savais pas, c’est que tu t’en étais aperçu. Ta lettre, ton
adorable lettre me fait voir que rien n’est perdu avec toi et que tu
tiens compte, non seulement de ce qui est, mais de ce qui voudrait être. Merci, mon ange, merci, mon
adoré, merci, mon Victor sublime, merci. Tu es aussi grand que le bon
Dieu, car tu me donnes le paradis sur la terre. Merci, je mourrai pour
toi quand tu voudras.
Je commençais à désespérer lorsque ma chère
petite lettre est venue. Il n’y a pas plus d’une heure qu’elle est
arrivée. Mais enfin, je l’ai, je lui pardonne tous ses retards de bon
cœur. Si tu pouvais venir dans ce moment-ci, je n’aurais plus rien à
désirer. Je n’ose pas l’espérer. Je crains que tu ne sois tristement
occupé de ce pauvre M. V........b2 Je ne peux pas y penser sans me sentir
prise par un serrement de cœur. Quelle horrible fatalité pèse sur toute
cette famille. Et ces pauvres petites filles ! Pauvre ange, quelle
pitié ! Quand on s’appesantit sur cet effroyable malheur, on n’ose plus
être heureux. Ô mon Victor adoré, aimons-nous, aimons-nous, aimons-nous,
il me semble que c’est le meilleur moyen de se garantir de toutes les
choses terribles dont nous sommes à chaque instant menacés.
J’ai
été interrompue par la petite Lanvin et son frère qui sont venus me souhaiter la bonne année. Je
viens de lire mon gribouillis, mon cher adoré, et je le trouve si
au-dessous de ce que je sens, si bête et si peu intelligible que j’ai
envie de le jeter au feu. Ce qui me retient, c’est la certitude de n’en
pouvoir pas recommencer un moins stupide. Je te le donne donc tel qu’il
est, en te suppliant de ne voir que ce que j’ai dans le cœur. À force de
t’aimer et de ne faire que t’aimer, je suis incapable de tout autre
chose, même de dire mon amour intelligiblement. Je t’aime, je t’aime mon
Victor.
Juliette
1 Victor Hugo écrit à Juliette Drouet le 31 décembre 1844. Elle reçoit la lettre le 1er janvier 1845 (voir jour précédent).
2 Vraisemblablement Villemain, ministre de l’Instruction publique. Il donne sa démission le 30 décembre 1844 en raison d’une maladie mentale. Salvandy le remplace à partir du 1er février 1845.
a « toute ».
b Huit points suivent la lettre « V. ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
