« 28 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 103-104], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5477, page consultée le 06 mai 2026.
28 août [1844] après-midi, 1 h. ¼
Et d’abord que je t’embrasse, mon cher bien-aimé adoré, et que je te demande pardon
pour ma stupidité habituelle. Pauvre ange, va, tu es bien le meilleur des hommes comme
je suis la plus amoureuse et la moins aimable des femmes. L’un est aussi vrai que
l’autre.
C’est fini, mon adoré, fini, fini : le propriétaire a son argent et moi
j’ai les deux baux signés de lui. Quand Lanvin sera venu, je lui enverrai sa minute signéea sous enveloppe. Du reste, comme tous les
vieillards, il n’a pas tenu compte de ta réclamation pour la baraque. Il donne sa parole. J’ai vu qu’en insistant
je l’aurais offensé en pure perte. J’ai préféré en passer par là. Pour Mme Commissaire,
il est convenu, de nouveau, que ce ne serait que dans le cas où ses couches
coïncideraient avec l’époque du déménagement que je lui accorderais un petit délai
volontaire SAUF À LE LUI RETIRER si elle en abusait. Voilà,
mon cher adoré. Il n’a été fait de la part du vieux propriétaire aucune objection
pour
la substitution de personne et de nom insérée dans le bail.
J’AI UN
JARDIN !!!!b
Il ne dépend plus que de vous pour que jemarche vivante dans mon rêve étoilé !1 Peu de
chose en vérité.
Pauvre adoré, c’est à toi que je devrai ce petit oasis, c’est à
ton courage surhumain et à ton travail opiniâtre que je devrai les arbres et les
fleurs qui réjouiront mes yeux. Mais, mon cher adoré, si tu n’es pas là pour les voir
et pour en jouir avec moi, je ne serai pas plus heureuse que si j’étais enfermée dans
une cave sans lumière et sans air. Le véritable air pour moi, c’est ton souffle sur
mes lèvres, le soleil, c’est ton doux regard dans mes yeux, les fleurs, les parfums,
ce sont tes baisers et ton sourire. Tout ne m’est rien si tu n’es pas dans tout et partout ce qui me touche et
où je suis.
J’exprime ma pensée comme je peux, mais tu sais, mon Victor, tout ce
que je sens et comment je t’aime, n’est-ce pas ? Je baise tes divines mains et je
te
désire de toute mon âme.
Juliette
1 Il s’agit d’une allusion à la réplique de Ruy Blas dans la pièce du même nom, acte III, scène 4 : « Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé ! »
a « signé ».
b Les points d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
