« 3 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 167-168], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8514, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 3 mars 1852, mercredi matin, 7 h. ½
Bonjour mon doux adoré, bonjour mon âme, mon amour se lève sur toi en même temps que le soleil pour te caresser, pour te bénir. Dors mon pauvre bien-aimé, car si tu es rentré en même temps que M. Luthereau tu dois n’en être encore qu’à la moitié de ta nuit. Il est probable que ton Charles sera venu te rejoindre et que profitant de sa clef tu seras revenu en même temps que lui et le jeune M. Luthereau. Je fais toutes ces conjectures parce que je ne vois pas trop comment tu aurais pu faire autrement à moins de t’en aller à 11 h., ce qui n’était guère possible toute politesse gardée. Enfin, mon pauvre bien-aimé, pourvu que tu n’aies souffert d’aucun des désagréments de la belle étoile et de la température frisquette de cette nuit, c’est tout ce que je demande. Le RESTE et les jolies cocottes n’étant pas de mon ressort. Quant à moi, mon petit homme je suis revenue bras dessus bras dessous avec la mère Luthereau qui a fait l’effort énorme pour elle de revenir jusque chez elle à pied. Il est vrai que ça n’a pas été sans peine et « sans piler beaucoup de poivre »1. Mais à moins de prendre un fiacre à Sainte-Gudule2 il fallait se résigner à marcher jusqu’au bout. Nous nous sommes couchées à minuit ce qui ne m’a pas empêchée d’entendre rentrer M. Luthereau après 2 h. du matin. Mais vous, mon cher petit homme, vous aurez bien d’autres choses à me raconter si vous êtes sincère. Les jolies femmes, les agaceries, les goinfreries, la musiquerie et tutti quanti. Nous verrons si votre récit concordera avec celui du lithographe. En attendant, je vous aime résolument comme si j’étais sûre de votre vertu et de son auguste famille.
Juliette
1 À élucider.
2 Il s’agit de la collégiale Saints-Gudule-et-Michel que Victor Hugo appelle Sainte-Gudule et qui s’appelle aujourd’hui Saint-Michel. Victor Hugo et Juliette Drouet ont visité l’édifice lors de leur premier séjour bruxellois en 1837. Pour le poète ce fut un éblouissement. Avec la chaire de Verbruggen qu’il décrit en détail, il semble découvrir l’art baroque qu’il tenait jusque-là pour une dégénérescence du classique.
« 3 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 169-170], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8514, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 3 mars 1852, mercredi après-midi, 3 h. ½
Qu’est-ce que vous dites donc, homme comblé, que la petite tasse à faveur rose est
pour Charles ? Si c’est avec cette tasse-là que vous espérez me faire avaler toutes
les mystifications dont vous m’abreuvez, je vous préviens que vous aurez un peu de
peine.
En attendant je me parfume de votre pot de violette qui deviendra pour moi
quelque affreux pot aux roses, tant je flaire quelque effrontée drôlesse sous cette
dérisoire modestie en pot, dont je profite pour le quart d’heure jusqu’au moment où
mes GIROFLÉES1 à cinq
feuilles s’épanouiront toutes grandes sur le nez de votre bouquetière anonyme. Je
sais
que vous n’avez pas vu Charles et que vous
êtes parti à 11 h. ½. Je sais en outre par Mme Reybaud qui est en bas que c’était parfaitement
ennuyeux malgré la présence de Dumas et les
poses vaporeuses des deux jeunes beautés de l’endroit. Mais je ne m’en rapporte pas
à
elle pour connaître vos impressions. Je sais que ce qui vous amuse ne doit pas être
positivement du goût de la vieille bonne femme. Il paraît que Dumas a été très bavard, toujours d’après Mme Reybaud, et qu’il s’est beaucoup extasié sur le
livre2 que
tu fais maintenant. Il dit que le coup d’État n’eût-il servi qu’à te faire faire ce
livre on devrait en savoir gré au Bonapartez et lui élever des statues. Je serais
peut-être de son avis et j’en suis quand même et les yeux fermés pour le très peu
que
j’en connaisse, ce qui ne m’empêche pas de souhaiter la peste et la rogne à ce même
Bonaparte pour le mal qu’il aurait voulu te faire. Voilà ma généreuse mansuétude pour
ce féroce crétin.
Je sais que M. Yvan
est chez toi. Est-ce qu’il ne te serait pas facile de sortir en même temps que lui
sous prétexte de santé et de venir me voir avant ton dîner ? Je n’ose pas y compter
mais je serais bien heureuse si tu le faisais d’ici là. Je t’aime en pots, en bottes,
en blé, en herbe, en arbre, en chiendent à pleines racines, à tout cœur et à tous
crins.
Juliette
1 Terme familier pour « gifle ».
2 En mars 1852 Victor Hugo a commencé la rédaction de l’ouvrage qui ne sera édité que beaucoup plus tard, après son retour d’exil en 1870, sous le titre Histoire d’un crime. Les souvenirs et les indignations rassemblés sur le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte serviront plus rapidement à l’écriture entre mai et juillet 1852 de Napoléon le Petit.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
