« 5 novembre 1841 » [source : Vente Artcurial, 14 décembre 2010, Thierry Bodin expert.], transcr. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8021, page consultée le 08 août 2026.
5 novembre [1841], vendredi matin, 11 h.
Bonjour Toto. Bonjour mon petit o. Si c’est aujourd’hui qu’on juge votre procès, bonne chance et prompt débarras.
Je n’ai plus qu’un mois et 25 jours, je n’aurais même rien du tout à attendre pour
être mise en possession de ma [Dessina]1 mais vous êtes un homme monstrueux Monseigneur et vous me
faites tirer la [elle se dessine tirant une longue langue] d’un
pied de long pour une chose qui m’est légitimement due. Puisse l’internelle
consolacion vous être à tout jamais refusée pour vous apprendre à me torturer comme
vous faites.
J’espère que vous gagnerez votre procès et que vous viendrez m’en
apporter tout de suite la nouvelle parce que je n’entends pas la plaisanterie moi
entendez-vous ? Il fait bien beau ce matin mais il fait bien froid aussi. C’est demain
que j’aurai ma pauvre péronnelle. J’aurais voulu pouvoir lui montrer votre cher petit
buste mais je vois bien que cet affreux Barbedienne n’est pas prêt à me l’envoyer2. Que le Bon Dieu le rapatafiole. J’ai oublié de te dire hier qu’en
mettant 50 F. de côté il ne me restait plus que 10 F. voilà ce que c’est que [les
provisions]. Cependant par obéissance je les ai mis de côté jusqu’à nouvel
ordre. Il me semble aussi que vous ne m’avez pas donné à copier. Vous savez pourtant
que c’est mon seul vrai plaisir. Si vous venez de bonne heure je vous en demanderai.
En attendant je me brosse le ventre au soleil et je grelotte à vous rendre jaloux.
Je
vous attends avec une impatience peu modérée et un amour idem. Ne me faites pas
languir.
Juliette
1 Sans doute s’agit-il de la petite « boîte à tiroirs » que Victor Hugo offrira à Juliette Drouet quinze jours plus tard, le 19 novembre. Voir CFL, t. VI, p. 1266.
2 Juliette Drouet reçoit un « charmant petit buste » de Victor Hugo le 29 novembre. Voir Mille et une lettres d’amour, p. 225. Il s’agit très vraisemblablement d’un buste en bronze, lauré ou non, par David d’Angers, fondu par F. Barbedienne. Certains laurés sont datés de 1842, d’autres, sans laurier, sont sans date.
a Petit dessin carré un peu
confus.
« 5 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 91-92], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8021, page consultée le 08 août 2026.
5 novembre [1841], vendredi soir, 5 h. ¾
Vous venez très peu vite, mon amour. Cependant, j’ai grand hâte de vous embrasser
et
de connaître l’issue de votre procès, vous devriez savoir cela et me faire un peu
moins languir1. Mais vous ne pensez à moi que quand vous me voyez, ce qui
n’arrive pas souvent comme vous savez et ne dure pas longtemps.
J’ai envoyé
Suzanne chez Jourdain pour le talonner2 et, pendant ce temps, j’essaie d’allumer mon feu sans
pouvoir en venir à bout et je suis asphyxiéea par la fumée. C’est vraiment peu amusant et je ne désire pas
te voir dans ce moment-ci à cause de tes pauvres yeux, c’est le seul cas qui me fasse
faire un pareil souhait.
J’ai cherché mes cheveuxb blancs toute la journée et encore je n’ai pas fini, j’aurai
plus vite fait de chercher les cheveux noirs car ils sont très clairsemésc maintenant. Au reste, c’est le
parti que je prendrai dorénavant, pendant que vous arracherez vos cheveux blancs,
moi
je me tirerai mes cheveux noirs. À nous deux, nous résoudronsd le problème des cheveux d’une seule
nuance3. Je sens que je dis un tas de bêtises qui n’onte ni queues ni têtes et que je ferais bien
mieux de me taire. Aussi, c’est ce que je vais faire après vous avoir dit que je vous
aime et que je vous adore et que je n’ai plus que deux mois et 24 jours pour avoir
la
plus jolie boîte à volets de l’univers, y compris les cinq parties du
[monde ?]4. Mon Dieu, que je
suis bête, c’est dégoûtant.
Juliette
1 L’opéra de Donizetti adapté de Lucrèce Borgia, créé à Milan en 1833, est joué au Théâtre-Italien à la fin du mois d’octobre 1840. Hugo fait arrêter ces représentations en février 1841, après avoir refusé à Étienne Monnier le droit de publier sa traduction en français du livret ; mais Monnier était passé outre. Hugo fait savoir aux directeurs de théâtres parisiens et de province qu’ils s’exposent à un procès en contrefaçon s’ils représentent l’opéra. Les théâtres de Metz, Nancy et Lyon ayant bravé cet avertissement, Hugo, soutenu par la SACD, intente un procès en contrefaçon contre le traducteur, l’éditeur de musique et le directeur du théâtre de Metz. Hugo et son avocat Paillard de Villeneuve gagnent leur procès. Après l’appel, le jugement définitif est prononcé le 5 novembre 1841, le jour même donc.
2 Depuis le 29 octobre, Juliette se plaint de douleurs au coccyx à cause d’une chaise inconfortable. Elle veut donc commander à Jourdain de nouveaux fauteuils qu’elle recevra le 6 novembre.
3 Juliette a beaucoup de cheveux blancs et elle passe parfois des heures à les chercher et à les arracher méthodiquement pour dissimuler ces marques de vieillissement (voir par exemple les lettres du 2 février et du 5 août 1841). C’est pourquoi elle reproche parfois à Hugo en comparaison, son éternelle jeunesse.
4 Juliette parle d’une petite boîte à tiroirs qu’elle réclame depuis le début de l’année, et que Hugo a promis de lui offrir pour le nouvel an. Cela fait quelque temps qu’elle fait ainsi le décompte des jours qui la séparent encore de ce cadeau tant attendu qu’elle recevra finalement en avance le 19 novembre. Elle commet d’ailleurs ici une erreur dans ses calculs, qu’elle rectifiera le lendemain : il s’agit d’un mois et 25 jours.
a « asphixiée ».
b « cheveaux ».
c « clairs semés ».
d « résoudront ».
e « non ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
