« 10 février 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 65-66 ], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2429, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 février 1854, vendredi après-midi, 3 h.
Voilà un beaucoup trop beau temps, mon cher bien-aimé, pour vivre chacun de notre
côté et même pour être pendu comme il a dû l’être ce pauvre diable de Guernesiais
aujourd’hui1. J’espérais que tu
prendrais ton cœur à deux jambes et que tu viendrais me chercher pour sortir un peu.
Mais mon espoir décline avec le soleil et bientôt il ne me restera plus que la
conviction de ton complet oubli. Tout cela n’est pas précisément réjouissant, tant
s’en faut. Cependant je ne t’en veux pas, mon cher petit homme, car je crois que ce
n’est pas de ta faute. J’attends et je t’aime, non sans impatience, mais avec courage.
Vous êtes-vous aperçu de l’averse qui est tombée hier au soir aussitôt que nous
vous avons eu quitté ? Avant d’être rendu chez-moi nous étions traversés d’outre en
outre ce qui n’a pas altérer notre bonne humeur. Du reste, pendant que je devisais
et
que le père Durand se séchait, les époux
Collet sont arrivés. Ce renfort
démagogique n’était pas de trop pour constituer un raout monstre. En même temps cela
a
donné l’occasion au brave citoyen Claude
Durand l’occasion de chanter ses chansons anarchiques et patoises,
occasion qu’il saisit toujours avec un naïf empressement qui amusea les niais et qui touchent les bons
cœurs. Le père Collet s’est cru obligé à ce sujet de lui faire de la critique
politique et littéraire, tant l’habitude de contester est invétérée chez lui. Du reste
le critique démocrate ne s’en est pas autrement ému et n’en continuera qu’avec plus
de
persévérance sa propagande républicaine et rurale. Tous ces honnêtes gens, plus ou
moins citoyens, étaient partis de chez moi à 10 h. ½ et je me suis retrouvée avec
plus
de bonheur encore seule avec ta pensée. Voilà mon adoré, les événements graves de
cette mémorable soirée. Puissent-ilsb laisser une trace profonde dans votre éminente
existence.
Juliette
1 En dépit de la mobilisation de Victor Hugo et sur les instructions de Lord Palmerson, secrétaire d’état à l’intérieur anglais, Tapner est pendu à Guernesey le 10 février dans des conditions particulièrement atroces.
a « amusent ».
b « puisse-t-il ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
