« 25 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 93-94], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10624, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 25 janvier 1853, midi ½
Voici l’heure des gribouillis bouleversée, mon cher petit bien-aimé ; la nécessité
d’avoir fini tous mes tracas de ménage à midi me force à mettre mon cœur à la queue
de
mon balai. Je ne m’en plains pas autrement, puisque c’est encore une manière de vous
aimer. Seulement, je le constate pour que vous n’en soyez pas étonné, si tant est
que
vous ayez jamais remarqué l’heure matinale de ma première élucubration quotidienne.
À
ce sujet, je vous demanderai si vous avez pris le parti de renoncer à ces stupides
gribouillis qui n’ont plus guère maintenant d’autre objet que dire la pluie et le
beau
temps, absolument comme les capucins des opticiens qui relèvent ou rabattent leur
capuchon selon l’état du ciel1. Cette fonction a certainement son utilité,
aussi, je ne m’en démettrai que si vous y consentez et si cela ne gêne pas vos
observations météorologiques.
Maintenant, mon cher petit homme, tâchez de ne pas
venir aussi tard qu’hier puisque vous devez vous en aller plus tôt aujourd’hui.
Il est probable que tu auras des nouvelles de tout le monde aujourd’hui, de là,
peut-être, la nécessité d’y répondre tout de suite. Tu sais que dans ce cas-là tu
ne
peux guère compter sur Suzanne pour aller à
la poste à cause de ton dîner et du mien. Il faudra t’arranger de manière à ce que
nous puissions les porter ensemble, soit avant, soit après mon dîner, et puis m’aimer
par-dessus le marché.
Juliette
1 Dans certains baromètres fantaisistes, un moine capucin ôtait son capuchon pour saluer le soleil, ou le remontait pour annoncer la pluie.
« 25 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 95-96], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10624, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 25 janvier 1853, mardi après-midi, 2 h.
J’ai été forcéeade dévoiler mes
affreux projets1 à ma soûlarde de propriétaire beaucoup plus tôt que je ne
voulais. Voici comment. Elle est montée tout à l’heure avec son petit garçon qu’elle
tenait en guise de balancier, car la scélérate ne se tenait ni sur les pieds ni sur
la
tête, et elle m’a demandé si je comptais rester. Que, dans le cas où j’aurais
l’intention de m’en aller, elle avait quelqu’un en vue. Cette manière de me mettre
en
demeure n’était pas trop maladroite pour une Jersiaise pocharde. Aussi, j’ai dû
m’exécuter malgré la perspective des ragoûts qui m’attendent. Je lui ai dit qu’elle
pouvait disposer de son logis si elle trouvait à le louer et tout de suite même si
on
consentait à m’indemniser de la quinzaine qui reste à ma charge. Mais, hélas ! je
n’aurai pas cette chance et la prétendue dame n’était qu’un prétexte pour connaître
mes intentions. Je reste donc plus que jamais dans cette maison plus parfumée de caca
que de rose, et je me résigne à tous les hors-d’œuvre assaisonnés de roupies et
d’horreurs. Pour modérer un tant soitb
peu sa verve culinaire à mon endroit, je lui ai laissé entrevoir dans l’avenir la
possibilité de revenir mettre mes dieux lards2 dans
ses casseroles. Ce qui a attendric son djinn3 jusqu’aux larmes. Puis elle s’en est allée, laissant dans ma chambre le doux
parfum de la femme soûle et de l’enfant foireux, qui persiste, quoique j’aie ouvert
ma
fenêtre un grand moment.
Voici, monsieur le général, le récit littéral qu’a fait
le caporal Juju. Maintenant je ne serai pas fâchéed de
voir un peu votre style. Je vous attends le poing sur la hanche et la visière
baissée.
1 Juliette a décidé de quitter Nelson Hall, logement qu’elle occupe depuis le 12 août 1852, du fait de l’alcoolisme chronique et du caractère violent des propriétaires. Le 7 février 1853 elle s’installe « encore au premier étage, au-dessus d’une auberge, le Green Pigeon, appartenant à un certain Richard Landhatherland qu’elle appellera Inn Richland. », Gérard Pouchain, Robert Sabourin, Juliette Drouet ou la dépaysée, Éd. Fayard, 1992. p. 274.
2 Formulation plaisante pour dieux lares, dieux tutélaires du foyer chez les Romains.
3 Esprit de l’air, bon génie ou démon dans les croyances arables. Jeu de mot avec l’alcool le gin. « Djinn » est aussi le titre d’un poème de Victor Hugo dans Les Orientales.
a « forcé ».
b « soi ».
c « attendrit ».
d « fachée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
