« 2 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 5-6 ], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10596, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 2 janvier 1853, dimanche matin, 8 h. ½
Bonjour, mon pauvre père affligé, bonjour, ma pauvre âme triste, bonjour. Comment
vas-tu ? Comment va-t-il ? Comment avez-vous passé la nuit tous les deux, mes pauvres
Toto1 bien-aimés ? Mon âme s’informe avec la plus tendre sollicitude de votre santé à
défaut de mes soins et de mon dévouement que ne je peux pas vous donner. Pauvres chers
doux êtres, avec quel bonheur je donnerais ma vie pour vous empêcher de souffrir.
Je
n’ai plus que ce seul moyen de t’aimer encore davantage. Aussi je voudrais mourir
pour
te rendre heureux et augmenter mon amour.
Mais ce n’est pas le moment de
t’occuper de moi, mon pauvre petit homme. Comment as-tu trouvé ton pauvre petit malade
hier en rentrant ? Est-il un peu calmé, a-t-il dormi un peu ? Son désespoir
s’apaisea-t-il un peu sous ton
immense tendresse et les baisers de sa sainte mère et de son angélique sœur ?
Commences-tu à entrevoir quelque rassurant symptôme de la guérison prochaine ? Encore
vingt-quatre heures et cette cruelle amputation sera faite. D’ici là, mon pauvre
adoré, redouble de courage, de prudence et de bonté envers ces deux pauvres blessés.
Panse-les, consoleb-les,
guéris-les. Toi seul peuxc mener à bien
cette cure presque désespérée. Quant à moi je ne peux t’assister que du cœur, mais
si
je te le donne tout entier je regrette de ne pouvoir pas remplacer Charles2 dans sa mission qui n’est peut-être pas sans danger
aussi pour lui. Mais je comprends que cette substitution serait peu goûtée et créerait
peut-être même des prétextes à d’autres difficultés, ce qu’il faut éviter par-dessus
tout. Aussi, mon Victor, je me résigne à t’aimer stérilement et je m’en acquitte avec
autant d’ardeur et de bonheur que si mon amour était nécessaire à ta vie.
J’espérais finir ma lettre sans te parler de mon chagrin mais je n’y tiens plus et
il
faut que je m’en soulage un peu en te le confiant. Ta lettre3, ta chère petite lettre si tendrement désirée, si
ardemment attendue, ne m’est pas encore arrivée et il est probable que je ne l’aurai
pas maintenant avant mardi soir ! Cette déception après la douce joie que je m’étais
faite d’avance redouble mon impatience de l’avoir et le chagrin que tu ne me l’aies
pas donnée à moi-même hier. J’aurais pu la baiser et la dévorer trois jours plus tôt
et commencer l’année sous sa douce influence.
1 Victor Hugo et son fils François-Victor.
2 Le fils aîné Charles est chargée de reconduire Anaïs Liévenne à Paris celle-ci ayant décliné la proposition du père consistant à officialiser sa liaison avec François-Victor par les liens du mariage.
3 Lettre du Nouvel An.
a « s’appaise ».
b « consoles-les ».
c « peut ».
« 2 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 7-8 ], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10596, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 2 janvier 1853, dimanche après-midi, 2 h.
Je la tiens donc enfin cette chère petite lettre, beaucoup trop petite mais bien adorée lettre. Je la lis, je la baise, je l’épelle, je la
commente, je l’étire en tous les sens pour en extraire tout ce qu’elle contient de
bon
et de doux, de tendre et de charmant, d’ineffable et d’adorable. Je l’augmente de
tout
ce que j’ai en trop dans le cœur et je la rallonge d’un morceau de mon âme. Merci,
mon
Victor adoré, d’avoir pris le temps de m’envoyer ces quelques lignes de regret et
d’amour entre ces deux désespoirs si difficiles à contenir et à consoler. Aussi,
chacun des mots que tu m’as écritsa à
la hâte sont pour mon cœur autant de volumes d’amour que je médite avec adoration.
Il paraît que le retard vient du facteur qui est très malade à ce que m’a dit
son suppléant. J’ai reçu en même temps une bonne et honnête lettre de Mme Wilmen,
laquelle se plaint beaucoup de Mme Luthereau, laquelle n’est rien moins en effet
qu’une bonne femme, mais ce n’est pas le moment de t’occuper de commérage.
Pauvre cher bien-aimé, où en es-tu de cette triste affaire1 ? Je voudrais déjà être à
demain et savoir cette dame2 partie, dans
l’espoir que son éloignement si redouté par ton pauvre enfant3 sera au contraire
d’un effet salutaire pour lui. Pourvu que rien ne vienne à la traverse de ce projet !
Pourvu que tout se passe comme tu l’espérais hier ! Tant que je ne t’ai pas vu, je
suis encore plus tourmentée, mon pauvre bien-aimé. Hélas ! Pourrais-tu venir me voir
aujourd’hui ne fût-ceb qu’une minute ?
J’ai bien peur que non et pourtant j’ai plus que jamais besoin de te voir pour
m’assurer par mes yeux, par mes lèvres, par mon cœur, par mon âme, que tu n’es pas
plus souffrant, pas plus triste, pas plus malheureux qu’hier. Oh ! Je donnerais la
moitié de ce qui me reste à vivre pour te savoir tranquille et heureux aujourd’hui
même. Mon Dieu, cela dépend de vous ; faites que ces deux pauvres insensés se calment
et se résignent. Faites-le par pitié pour leurs souffrances, par pitié pour mon pauvre
bien-aimé, par pitié pour moi et soyez béni dans tous nos cœurs reconnaissantsc.
Juliette
1 La séparation d’Anaïs Liévenne et François-Victor Hugo
a « écrit ».
b « fusse ».
c « reconnaissant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
