« 24 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 305-306], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8627, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 24 décembre 1852, vendredi matin, 9 h.
Bonjour, mon pauvre bien-aimé, bonjour divin martyr, bonjour. Le temps est triste comme mon cœur ce matin. Tant que je te saurai tourmenté, il me sera impossible d’être heureuse car je vis de ta vie bien plus que de la mienne. J’espère que le silence de ta femme est un bon signe et qu’elle aura réussi à enlever ton fils de Paris et à te le ramener1. Oh ! Quel bonheur si cela était. Je prie, j’attends et j’espère. En rentrant hier, j’ai trouvé deux lettres, l’une de Brest pleine de bons et affectueux sentiments de tous mes braves parents2, l’autre de Mme Montferrier dont le mari vient d’être gravement malade. Pauvre chère femme, elle met une dignité et une réserve touchante dans ces confidences qui me serrent le cœur car je sens tout ce qu’elles cachent pour eux de souffrances morales et physiquesa, habitués comme ils le sont à l’aisance et à la prodigalité. Elle me parle de Vilain qui n’a pas de travaux3 et qui désespère d’en avoir. Triste leçon donnée à sa lâcheté mais je ne souhaite pas qu’elle se prolonge et qu’il la paie trop cherc. En attendant, il nous fait dire ses regrets par Émilie4. J’y crois sans en être très touchée tant l’ingratitude me répugne et m’éloigne quand elle s’adresse à toi si bon, si dévoué, si généreux et que tout le monde devrait aimer à genoux et Vilain entre tous les autres. Mais c’est assez parler de lui. Je t’aime, mon Victor, je souffre de ta douloureuse anxiété, je t’adore, je te bénis.
Juliette.
1 Adèle Hugo accompagnée d’Auguste Vacquerie est partie à Paris le 13 décembre 1852. François-Victor y vit sous l’emprise sentimentale et financière de la comédienne Anaïs Liévenne. Cette situation préoccupe la famille et les proches.
2 Sa sœur Renée-Françoise et son beau-frère Louis Koch ; son neveu Louis Koch dont la future épouse se prénomme Ottilie. Cf. Juliette Drouet, Lettres familiales, Éd. Corlet, 2001.
3 Victor Vilain est sculpteur.
4 Mme Montferrier
a « phisiques »
« 24 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 307-308], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8627, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 24 décembre 1852, vendredi midi ½
Je suis à bout de mon papier, mon cher petit bien-aimé, ayant employé pour le journal
celui que tu m’as apporté avant-hier et il nous reste très peu du papier à
lettresa que j’ai acheté ;
c’est pourquoi je t’écris sur des petits morceaux taillés au hasardb en attendant que tu m’en apportes
d’autre. Mais quant à moi, mon cher petit homme, tout mon cœur tient dans un seul
mot : je t’aime, et mon amour serait toujours à l’étroit, eût-il à sa disposition
le
ciel et la terre. C’est pourquoi je n’attache aucune importance à la dimension de
mon
papier pourvu que j’aie assez de place pour y mettre les deux mots qui sont le fond
et
le tréfondsc de ma vie et de mon
âme. Je ne suis pas après cela plus sensiblement à mon aise dans une plus grande
feuille de papier.
Mon Victor béni, je me tiens comme suffisamment avertie par
la proposition que tu m’as faite hier au soir et je ne m’exposerai pas à être
suspendue comme une simple FOLLICULAIRE, sans avoir vaillamment fait mes preuves
UNGUIBUS ET ROSTRO1 Attrape-ça, gouvernement démagogique, non mais, donnes-en du latin de
cette taille et avec cet à-propos. Voyons ton échantillon. Faible, faible. C’est égal,
je le prends sous ma protection et je le mettrai dans mon journal toutes et quantes
fois l’occasion s’en présentera. D’ici là, mon cher adoré, je vous aime plus que de
toutes mes forces. Je vous attends de même. Tâche de venir bien vite et surtout, mon
divin affligé, tâche de ne pas trop t’inquiéter.
Juliette
1 « Unguibus et rostro » : bec et ongles.
a « papier à lettre ».
b « hazard ».
c « tréfond ».
« 24 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 309-310], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8627, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 24 décembre 1852, vendredi soir 9 h.
Mon cher petit homme, quelle douce surprise et combien j’étais loin de m’y attendre ! Ce sera le premier déjeuner que nous ferons ensemble depuis notre sortie de Belgique. Mon Dieu, je suis si contente que je tremble que quelque chose d’ici à demain matin ne vienne à la traverse de ce pauvre petit déjeuner improvisé. Oh ! mais tu le défendras envers et contre tous ceux qui tenteraient de me le reprendre, n’est-ce pas mon adoré ? Si je n’avais pas l’espoir que tu sauras défendre mon pauvre oie, pied et aile, je ne sais pas ce que je ferais ni ce que je deviendrais. En attendant, Suzanne est partie à la ville chercher une bouteille de vin de Bordeaux. C’est MOI QUE JE RÉGALE. Dans une île c’est permis. D’ailleurs j’espère, à force de viande et de boisson, vous amener à vouloir de moi APRÈS. C’est pour cela que je vous ai fait farcir mon volatilea et que je vous prépare de bonnes petites mouillettes pas trop rassises pour la circonstance et, dans une île peuplée de Jersiais, il n’est pas jusqu’à Suzanne qui ne se fende de trois affreuses petites oranges que lui avait donnéesb son épicier ce matin. Elle vous les offre en guise de cornichons dont elle est la déesse au physiquec et au moral. Quant à moi, je voudrais être aussi sûre que ses oranges que vous ne me manquerez pas de paroled demain matin. Pour pousser mon fameux cri de guerre, trop oublié, hélas ! de : quel Bonheur ! Quel Bonheur !!! Quel Bonheur ! À demain la suite, mon adoré, je l’espère.
Juliette
a « volatil ».
b « donné ».
c « phisique ».
d « paroles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
