« 10 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 249-250], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8602, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 décembre 1852, vendredi matin 8 h.
Bonjour, mon pauvre tourmenté, bonjour, mon pauvre grand bien-aimé, bonjour.
En
y réfléchissant bien, mon pauvre adoré, il est impossible, quelles quea soient l’inexpérience et la passion de
ton jeune fils1, qu’il ne fasse jamais rien qui compromette son nom2. Aussi, mon
pauvre cher petit homme, j’espère, je suis sûre même, que ton pauvre petit ensorcelé
n’ira pas au-delà des folies traditionnelles, quelques lettres de change et voilà
tout. Voilà tout. Tu comprends comment je te le dis, mon pauvre adoré, car je sais
mieux que personne les charges qui pèsent déjà sur toi et je sens mieux que toi-même
la difficulté de ta position. Aussi, mon pauvre bien-aimé, je te plains autant que
je
t’aime mais je suis sûre que ton pauvre enfant ne fera rien et n’a rien fait
d’irréparable, quelle queb soit la
terreur des grands-parents. Dans le premier moment, j’ai été comme toi très effrayée
mais, en y pensant bien, toutes mes craintes sérieuses se sont dissipées devant
l’intelligence si distinguée et le cœur si noble de ce jeune homme. Vas, tu n’as rien
à craindre, mon Victor, c’est mon cœur et mon âme qui te l’affirment. Je t’aime trop
pour m’abuser sur ce qui peutc te
causer un chagrin sérieux. Tu retrouveras bientôt ton cher enfant désabusé et pur
de
toute souillure morale. Je le sens bien profondément, mon Victor adoré.
Juliette
2 Reparti à Paris depuis le 14 octobre François-Victor vit une liaison tumultueuse avec la comédienne Anaïs Liévenne qui fait supporter à son amant son mode de vie luxueux et ses dettes.
a « quelque ».
b « quelque ».
c « peux ».
« 10 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 251-252], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8602, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 décembre 1852, vendredi midi
Je pense à toi, mon pauvre affligé, je t’aime, je te plains, je t’admire, je t’adore. Ne t’inquiète pas outre mesure, mon Victor, car j’ai l’intime conviction que tout s’expliquera, sinon à ta plus grande satisfaction, au moins pour ta plus grande tranquillité, en ce qui touche ton nom et le cœur de ton fils1. En attendant, mon cher petit homme, il ne faut pas te tourmenter sur le cri d’alarme poussé autant par la pruderie que par la poltronnerie de ce pauvre Paul Foucher, dont le cœur est aussi myope que les yeux. Si j’étais moins préoccupée de la pensée de te savoir tourmenté, je te parlerais d’une très bonne et très longue lettre de la pauvre Dillon, que j’ai reçue hier en rentrant. Mais tu la verras quand tu auras le temps ; d’ici là, mon pauvre petit bien-aimé, je ne veux pas que tu t’inquiètes et que tu sois triste. Tâche de venir bientôt, mon doux adoré, pour le plaisir de mes yeux, la volupté de ma bouche, la joie de mon âme et le bonheur de mon cœur. Je t’attends, je te désire, je t’aime, je t’adore et je ne vis qu’en toi.
Juliette
1 La liaison de François-Victor et Anaïs Liévenne fait plus qu’inquiéter la famille et les proches pour des questions d’honneur et de respect mais aussi d’argent : « Publiquement entretenue par le jeune et richissime vicomte de Waresquiel, Anaïs Liévenne entretenait à son tour, presque aussi publiquement, François-Victor, lequel accumulait les dettes pour tenter de donner le change, mais le jeu était trop inégal […] Mon cher ami tu es fou écrivait à François-Victor l’auteur de La Dame aux Camélias […] quelque amitié que j’aie pour toi, tu n’arriveras pas à me faire prendre au sérieux ton amour pour Mlle Liévenne et la réhabilitation des courtisanes […] Dumas fils n’était pas le seul à veiller sur l’honneur de la famille : […] Julie Foucher, Victor Foucher et Abel Hugo se désolaient des frasques de leur neveu ingrat […] », Jean-Marc Hovasse,Victor Hugo, t. II. Pendant l’exil I. 1851-1864, Fayard, 2008, p. 110-111.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
