« 25 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 44-45], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9575, page consultée le 25 janvier 2026.
25 octobre [1835], dimanche matin, 10 h. 20 m
Bonjour, mon adoré, bonjour. Tu n’es pas venu ce matin malgré tes bonnes promesses.
Aussi je n’ai plus de confiance en vous et je ne vous crois plus. Comme je n’ai
presque pas dormia de la nuit, j’ai
eu le temps de penser à vous. Aussi je m’en suis donnéb à mon aise. Ah, mon Dieu ! Au moment où je t’écris
ceci, je m’aperçoisc que ta chère
petite bague n’est plus à mon doigt. Je me souviens que Mme Pierceau a demandéd à la voir hier, qu’elle l’a mise à
son doigt, et dans notre grande rumeur de la soûlerie de cette fille1, elle a et nous avons oubliée, elle,
de ma la rendre, moi, de la lui demander. J’en suis vraiment bien contrariée. Je ne
sais pas ce que je me ferais pour me punir de l’avoir oubliée une seule minute. Non
pas qu’elle soit perdue, mais je serai privée, tout le temps que Mme Pierceau ne viendra pas, de la porter comme un talisman
et un souvenir de notre charmant petit voyage. Vraiment, j’ai bien du malheur.
Il
fait un temps bien sombre et bien maussade aujourd’hui, mais je le trouverais bien
charmant et bien rayonnant si tu étais avec moi à l’heure qu’il est. Mon bon petit
homme, sans doute tu travailleras encore aujourd’hui à tes épreuves2 et je serai bien longtemps sans te voir. C’est bien triste
mais je le supporterai avec courage en pensant que bientôt tu te reposeras auprès
de
moi, en pensant que bientôt je lirai toutes les merveilles de ton génie dont j’ai
entrevuf un petit coin hier au
soir, sans compter celles que j’enferme si précieusement dans mes petits coffres
depuis un an3 - ce qui ne les empêche pas de rayonner à
travers.
Je t’aime.
Juliette
1 La veille, Juliette Drouet a congédié sa bonne, pour ivrognerie.
2 Victor Hugo travaille sur les épreuves des Chants du crépuscule qui paraîtront chez Renduel deux jours plus tard, le 27 octobre 1835.
3 Hugo dédia plusieurs pièces des Chants du crépuscule à Juliette. Plus d’un an auparavant, le 19 septembre 1834, il avait donné à Juliette la pièce XXIV « Oh ! pour remplir de moi ta rêveuse pensée… » (BnF, NAF 16322, f. 208-210).
a « dormie ».
b « je m’en suis donnée ».
c « apperçois ».
d « a demander ».
e « nous avons oubliées ».
f « entrevue ».
« 25 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 46-47.], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9575, page consultée le 25 janvier 2026.
25 octobre [1835], dimanche soir, 8 h.
Depuis deux jours, je ne sais pas comment je vis, car je ne te vois pas ou si peu
que ce n’est pas la peine de le dire. Je ne mange pas ou si peu que mon estomac oublie
de digérer. Si cela continue, je serai réduite d’ici à très peu de jours à l’état
de
consomption le plus parfait.
Ce soir encore je n’ai pas pu dîner car tout ce
qu’on m’a servi, au fromage prèsa,
était immangeableb. Au reste,
cette infortunée soûlarde vient de me demander la permission
de se coucher disant qu’elle était hors d’état de rien faire parce qu’elle était malade, ce que je lui ai accordéc en espérant bien que la tisane dont elle va faire usage ce soir la rendra plus
soûle que jamais ce qui sera gentil pour demain1.
Je suis toute hébétée depuis
hier. Tout ce qui m’arrive et tout ce qui ne m’arrive pas me met dans un grand état
de
tristesse et d’imbécillitéd. Pour
peu que tu ne viennes pas encore ce soir ou que tu viennes à minuit par exemple, je
ne
te promets pas de n’être pas très très triste et très mareuleuse2.
Mon bon petit Toto, ne me laisse pas trop
longtemps sans te voir parce que vois-tu, je suis bien triste et bien isolée sans
te
voir et puis parce que je crois que tu m’aimes moins que les autres
[années ?] où tu travaillais autant et où tu venais tout de même
souvent et longtemps.
Juliette
1 Juliette Drouet a signifié son congé à sa bonne, ivrogne.
2 Juliette a probablement voulu faire un jeu de mots en écrivant « mareuleuse » pour « malheureuse ». Elle utilise la même déformation de l’adjectif aux folios 140-141.
a « prêt ».
b « inmangeable ».
c « accordée ».
d « imbécilité ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
