« 16 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 43-44], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12023, page consultée le 01 mai 2026.
16 juillet [1845], mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon petit Toto chéri, bonjour, mon petit homme bien aimé,
bonjour, ma joie, comment vas-tu ? Tes fraises ne t’ont pas fait mal
cette nuit ? J’espère que non. Je ne voudrais pas, en cherchant à te
faire du bien, te faire du mal. Ce ne serait pas mon compte. Et à ce
sujet, je vous dirai que je retiens votre bonne
volonté pour ce soir avant votre
collation. Il n’a fallu rien moins que la crainte de vous faire
faire une mauvaise digestion pour m’empêcher d’accueillir votre
proposition avec des cris d’enthousiasme. Ce n’est que partie remise, du
moins de mon côté. À ce soir donc les grandes illuminations et le feu d’artifice.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o. Je vous ai eu de la très belle lavande. Vous en avez pour trente sous et moi autant. Je ne gagne pas sur
vous, je vous assure. Je le devrais mais je ne le fais pas. Aussi
serais-je toujours pauvre maisonnette1. Je compte sur le prix Montyona2 pour me rabibocher de tout ce que ma
probité incomprise m’a fait perdre. En
attendant, je vous attends, ce qui n’est pas non plus tout [illis.]. J’ai
envoyé chez Varin ce matin à
5 h. ½ du matin croyant qu’il en était six et demie. La portière n’a pas
été flettée3 de cette erreur matinale mais je m’en fiche,
pourvu qu’elle n’oublie pas de lui remettre ta
lettre cependant. Demain je conduirai donc ma péronnelle à l’Hôtel de Ville. Je ne
voudrais pas me faire connaître à MM. Varin et Dumouchel s’ilsb y étaient. Cela m’embarrasserait. À moins que tu ne
voies quelque avantagec pour ma fille à me faire connaître
d’eux, je garderai l’incognito. Tu me diras cela tantôt. D’ici là je te
baise bien fort.
Juliette
1 Citation de L’Indigent de Louis-Sébastien Mercier, qui revient à plusieurs reprises sous la plume de Juliette et devient même l’objet d’un jeu de mots dans sa lettre du 27 novembre après-midi : « Je suis pauvre maisonnette, curieuse et discrète, ce dont j’enrage de toutes mes forces ». Rémi, refusant de laisser corrompre sa fille, répond à De Lys : « Que direz-vous, Monsieur ? Parlez, achevez votre ouvrage ; poignardez le cœur d’un père ; osez le corrompre pour faire une infâme de sa fille. Je suis pauvre, mais honnête ; je n’ai jamais rougi de l’infortune, mais je me sens humilié de l’idée que vous avez conçue ; et de quel droit comptez-vous me rendre votre complice ? » [Remerciements à Chantal Brière].
2 Les prix Montyon ont été créés par Jean-Baptiste Antoine Auget, baron de Montyon. À partir de 1780, il fonda divers prix annuels, tout en restant anonyme, dans différents domaines, entre autres : expériences utiles aux arts (1780), ouvrage littéraire le plus utile à la société (1782), acte de vertu fait par un français pauvre (1783), question de médecine utile (1787). Plus tard, il laissa le soin à l’Académie des Sciences et à l’Académie française de décerner les différents prix Montyon, le plus reconnu étant le prix de vertu.
3 S’agit-il d’une déformation de « flattée » ?
a « Monthyon ».
b « si ils ».
c « quelqu’avantage ».
« 16 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 45-46], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12023, page consultée le 01 mai 2026.
16 juillet [1845], mercredi après-midi, 3 h. ¾
Je t’attends, mon Victor adoré, avec le plus de courage et de résignation
que je peux trouver dans mon cœur. Puisse ma vertu être récompensée tout de suite par une bonne petite
visite de toi. Mais je n’ose pas y compter. Ton bottier est venu. Je
l’ai payé mais j’ai été obligée de prendre 10 francs dans le sac. Il ne me reste plus un sou et je n’ai
pas encore payé le frotteur1 parce que je m’étais trompée
de date et que son mois n’échoita qu’aujourd’hui. Je n’ai pas non plus acheté de
vinaigre de table parce qu’il n’était pas encore fait. Enfin je n’ai
plus le sou. Voilà ce qui est vrai. Il est vrai aussi que j’ai payé
Suzanne et que c’est
aujourd’hui la blanchisseuse que je paierai également. Tous ces détails
sont charmants et doivent te monter beaucoup
l’imagination2. Je ne te les fais qu’à mon cœur
défendant et parce que je ne peux pas faire autrement. Dieu sait que
j’aimerais mieux autre chose mais je n’ai pas le choix. Si tu pouvais
penser à m’apporter ton parapluie pour demain, je crois que ce ne serait
pas une précaution inutile.
Mon cher petit Toto chéri, mes
gribouillis se ressentent de l’espèce d’ennui de l’âme que j’ai. Cela ne
peut pas être autrement et tu ne peux pas m’en vouloir. Si je t’aimais
moins, je serais moins triste et moins absorbée dans le désir et le
besoin de te voir, et j’aurais probablement plus de liberté d’esprit. Te
voici justement.
5 h. ¼
Je finis ma lettre pendant que tu es encore ici. Je t’adore.
Juliette
1 Frotteur : « Celui qui frotte les parquets » (Littré).
2 Réplique de Casilda dans Ruy Blas, acte II, scène 3 : « Il a tué six loups ! comme cela vous monte / L’imagination ! Votre cœur est jaloux, / Tendre, ennuyé, malade ? – Il a tué six loups ! »
a « n’échoie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
