« 16 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 35-36], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8697, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 16 mai 1852, dimanche matin, 8 h.
Bonjour mon rare petit bien-aimé, bonjour avec tout mon cœur et toute mon âme. Je
ne
sais pas ce que la journée me réserve de déception mais je sais que je t’aime avec
toute confiance et toutes sortes d’espérance de te voir de bonne heure et de passer
beaucoup de temps avec toi. Tant pis pour la providence, si elle ne fait pas son
devoir, elle sera doublement dans son tort envers moi. Quel malheur que je n’aie pas
pu me faire souris hier pour entendre lire l’article du jeune Charles1. Je le regrette d’autant plus que je doute fort que le Siècle ait le courage de l’insérer textuellement sans y rien
omettre. Le vent n’est pas au courage ni à l’héroïsme dans ce moment ci en France
et
le sieur Louis Bonaparte n’a pas grand mérite à triompher de toute cette couardise
collective et partielle.
Je ne suis qu’une simple Juju mais mon sang bout quand
je lis le récit de toutes ces honteuses platitudes. Le Schinderhannes2 politique a
vraiment trop bon marché de la lâcheté de ces voyageurs embourbés. Je te demande
pardon de me laisser entraîner à mon indignation mais il m’est bien difficile de la
retenir quand je considère ce que tu as fait pour t’opposer à cette ignominie
nationale sans pouvoir y réussir. Tu as emporté avec toi tout le courage et l’honneur
de la France, mon grand adoré. Quand se rendra-t-elle digne que tu lui restitue ?
Dieu
seul le sait. En attendant, je t’aime avec tout le respect, toute la vénération et
toute l’admiration de mon âme.
Juliette
1 Le 15 mai Charles achève la rédaction d’un article pour le journal Le Siècle dont il fait lecture à son père. « En ce moment Charles achève son article pour le Siècle. Il va me le lire tout à l’heure. Je te l’enverrai sous ce pli. Depuis quelques jours Charles a bien et beaucoup travaillé ; je suis content de lui. Mais ce n’est qu’un commencement. Il faut que cela continue […] Je reprends cette lettre. Charles a commencé sa lecture. Tout ce qu’il m’a lu est excellent et lui fera, je crois, un succès dans Le Siècle […] » Lettre de Victor Hugo à Adèle Hugo du 15 mai 1852 (CFL, t. VIII/2, p. 1001-1002)
2 Schinderhannes (1779-1803) : Grand criminel allemand. Son nom, par antonomase, finit par désigner un ennemi public sanguinaire.
« 16 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 37-38], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8697, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 16 mai 1852, dimanche matin, 11 h. ½
Cher petit homme, il me sera bien difficile d’être gaie aujourd’hui si tu ne viens
pas de bonne heure. J’ai eu fort à faire cette semaine pour me résigner à toutes tes
absences prévues et imprévues. Il ne m’en reste plus du tout maintenant, de
résignation, et si tu ne m’en apportes pas de nouvelle sous forme de bonheur je serai
tout à fait au dépourvu et livrée à mon découragement et à mes idées noires. J’ai
si
peur que tu n’aies ta journée prise pas autre chose que je n’ai même pas osé te faire
demander par Suzanne à quelle heure tu
pensais pouvoir venir tantôt. J’ai préféré rester dans le vague plutôt que d’avoir
d’avance une triste certitude. Tu viendras quand tu pourras mais mon cœur t’attend
toujours même quand il ne t’espère pas.
Est-ce que tu as été encore réveillé par
le vacarme de la place ce matin ? Mais aussi quelle idée de s’obstiner à demeurer
sur
le marché des innocents de Bruxelles. L’amour de
l’archéologie1 l’emporte de beaucoup sur
tous les autres amours y compris celui que [vous] pourriez avoir
pour moi car vous ne lui auriez jamais fait le sacrifice de votre repos quotidien.
Taisez-vous archéologue et laissez braire les ânes, vos confrères, aboyer les chiens,
chanter les petits oiseaux et vociférer les flamands sans vous plaindre puisque tel
est votre goût. En attendant tâchez de venir en peu plus vite que ça parce que je
commence à MOUSSER ferme. Prenez garde à l’explosion, elle est imminente.
Juliette
1 Depuis le 5 janvier 1852 Victor Hugo réside sur la Grand-Place de Bruxelles (au numéro 16 puis au numéro 27 à partir du 1er février), site dont Charles souligne l’intérêt architectural et patrimonial : « Cette Grande-Place est déjà, elle-même, pour la pensée comme pour le regard, la grande curiosité de la ville. C’est un vaste parallélogramme dont un des côtés est déjà occupé par l’Hôtel de ville, superbe édifice du XIVe siècle et dont les autres façades présentent à l’œil un riche et fantastique alignement de maisons sculptées et dorées, du goût le plus magnifique et du plus grand style. » (Les Hommes de l’exil, chap. 7, Massin, t. VIII, p. 1137). Pour Victor Hugo qui avait « tant admiré [cette Grand-Place] en 1837, [elle] pouvait présenter une alternative envisageable à la place Royale de Paris : elle était meilleure marché et non moins symbolique : cœur de la résistance flamande contre la terreur espagnole sous Philippe II […] c’est là qu’avaient été décapités les deux héros de la liberté les comtes d’Egmont et de Hornes […] », J.-M. Hovasse, op. cit., p. 17. En outre Victor Hugo choisit successivement deux chambres offrant une vue magnifique sur l’Hôtel de Ville. Des fenêtres de la première, située au deuxième étage de la maison dite « Le Moulin à vent », le poète voit l’Hôtel de Ville de profil qui est à ses yeux une « éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d’un architecte » (Victor Hugo à Adèle 17 août 1837). La seconde chambre est juste en face de l’Hôtel de Ville « assez loin pour le voir tout entier, assez près pour l’admirer en détail […] Le logis du poète était bien pauvre ; mais quel luxe cette fenêtre ! Sa chambre avait une exposition superbe sur l’art, la civilisation et l’histoire. » Charles Hugo, Les Hommes de l’exil, chap. 7, CFL, t. VIII/2, p. 1140.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
