18 février 1852

« 18 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 111-112], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8672, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour mon pauvre petit voyageur, bonjour, tâchez d’avoir beau temps, bon dîner sans le RESTE et revenez ce soir sinon je cours vous chercher. Quelle nuit et quelle tempête ! Comment as-tu fait pour dormir et surtout pour te réveiller à l’heure ? Pauvre petit homme, j’ai bien pensé à toi toute cette nuit et ce matin. J’aurais voulu me lever pour toi et te remplacer pendant le temps du trajet pour te laisser dormir moelleusement dans ton lit ainsi que ton cher paresseux de Charles. Malheureusement ces substitutions-là ne sont pas faciles. Sans cela je t’aurais épargné la peine de te lever à la lumière en te laissant tout le plaisir de la promenade et de la bonne mangeaillea car j’espère qu’on vous offrira des banquets démocratiques et SAUCIAUX.
Pendant ce temps-là je vais prendre un bain et faire un rangement sterling1 dans mon taudis. C’est ma ressource contre l’impatience et l’ennui quand tu es loin de moi. Pauvre adoré amuse-toi bien pendant que tu y es, tâche de ne pas avoir froid, sois heureux et pense à moi. Il m’est impossible de ne pas espérer un pauvre petit quart d’heure de bonheur ce soir. Il me semble que ce n’est pas impossible, ne fût-ce que le temps de dire me voilà et de te laisser baiser par moi. J’y compte mon pauvre amour, c’est ce qui me donne le courage de t’attendre jusque-là sans trop de tristesse. Pauvre bien-aimé profite de cette journée de distraction qui s’offre à toi, sois bien gai, bien content, bien heureux. De mon côté je t’aime, je te désire, je t’attends et je t’adore comme si nous n’avions pas quinze ou vingt lieues entre nous.

Juliette


Notes

1 Dans l’argot du XIXe siècle sterling est utilisé comme synonyme de « grand », « excellent », « considérable » en référence à la valeur élevée de la livre sterling.

Notes manuscriptologiques

a « mangeailles ».


« 18 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 113-114], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8672, page consultée le 24 janvier 2026.

Cher petit homme est-ce que les pavés sur lesquels nous avons marchéa il y a douze ans ne brûlent pas tes chers petits pieds1 ? Est-ce que les rues et les maisons devant lesquelles nous sommes passés bras dessus, bras dessous en nous serrant l’un contre l’autre ne sont pas tristes de te revoir sans moi ? Est-ce que toutes ces belles choses que nous avons admirées ensemble à travers ce beau prisme d’amour qui jaillissait de nos yeux sur tout ce que nous regardions ne te semblent pas ternesb et maussades aujourd’hui ? Est-ce que tu ne retrouves pas sur ton passage et servant d’escorte tous les baisers et toutes les tendresses que j’y ai laissésc pour garder l’empreinte de ton pas et le souvenir de notre bonheur ? Est-ce que ton âme ne s’est pas déjà retournée bien des fois pour voir si la mienne la suivait pendant que nos deux pauvres corps séparés fonctionnent tant bien que mal à distance ? Est-ce que tu n’es pas ému en revoyant seul cette ville de Louvain que nous avions visitée ensemble ? Est-ce que ton plaisir d’aujourd’hui n’est pas un peu troublé par le regret d’autrefois ? Est-ce que tu peux être heureux sans moi ? Est-ce que ton pauvre cœur n’est pas un peu triste de se trouver seul au milieu de ces doux et chers souvenirs ? Voilà depuis ce matin les questions que je me pose et auxquelles tu répondras ce soir, n’est-ce pas ? Car tu viendras ce soir, je l’espère. Cependant mon pauvre adoré, si tu étais trop fatigué, s’il faisait trop froid, s’il était trop tard, couche à Louvain et s’il se peut que ce soit dans le même hôtel et dans la même chambre que nous avons habitée en 1839 quand nos corps étaient aussi inséparables que nos âmes, je t’en prie ne fais pas t’imprudence. Je fais de grand cœur le sacrifice de mon espérance de bonheur ce soir à ta santé de demain.


Notes

1 Victor Hugo se rend à Louvain avec son fils Charles et Van Hasselt. Il avait visité la ville avec Juliette Drouet le 18 août 1837. Ce n’était donc pas « il y a douze ans » (première phrase), ni « en 1839 » (avant-dernière phrase).

Notes manuscriptologiques

a « marchés ».

b « terne ».

c « laissé ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.