« 14 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 173-174], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11607, page consultée le 25 janvier 2026.
14 février [1844], mercredi matin, 10 h. ½
Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour mon adoré petit homme, bonjour, bonjour. Comment
vas-tu ce matin ? Moi je vais bien, je vous aime, je vous adore et j’ai l’espoir de
sortir avec vous tantôt. Il fait un temps charmant ; ce sera donc un plaisir pur de
toute crotte et de tout barbotagea. Je suis sûre aussi que nous ferons grand plaisir à cette
pauvre malade1. Tout cela, mon Toto, me rend toute gaillarde et toute joyeuse… Quel
bonheur !!!b Pourvu, mon cher petit, qu’il ne vous survienne pas un tas d’anicrochesc qui vous empêche de me faire
sortir. J’en ai une peur de chien au fond de mon cœur. Je ne serai sûre et heureuse
que lorsque je vous tiendrai nez à nez dans la rue bras dessus, bras dessous.
Alors, mais seulement alors, je pourrai commencer à croire à la réalité de mon
bonheur. En attendant, je vis dans une atroce anxiété n’osant pas me livrer à une
joie
anticipée. À propos de joie et de nez, je trouve celle et celui
qu’on prépare à ce pauvre Charlot pour dimanche parfaitement féroces et
ridicules. C’est pousser un peu trop loin l’amour de la couleur carnavalesque que
de
forcer ce pauvre Charles à endosser cette trompe cartonnée. Sous prétexte de pensum, un DIMANCHE GRAS !!! J’en rappelle mon président
gendarme : qu’on me guillotine mais laissez-moi mon dimanche gras2. Ce cri de la nature doit attendrir les cœurs les plus
féroces, même celui d’un père et d’un maître d’école. Je vote les circonstances atténuantes et je le condamne au dimanche gras à perpétuité. Mon
petit Toto, je lèche vos sacrées bottes. Laissez-vous, laissez-vous, laissez-vous
attendrir.
Juliette
2 Allusion à élucider.
a « barbottage ».
b Les points d’exclamation se poursuivent jusqu’à la fin de la ligne.
c « annicroches ».
« 14 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 175-176], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11607, page consultée le 25 janvier 2026.
14 février [1844], mercredi soir, 9 h.
Quelle ravissante promenade, mon cher petit, et quel temps charmant pour la faire
nous avons eu aujourd’hui ! J’aurais donné des années de ma vie pour pouvoir encore
la
prolonger encore de quelques heures. C’est si doux de se sentir vivre en toi, par
toi
et sous ton regard. Hélas ! pourquoi faut-il que ce bonheur soit si court et si rare !
Cependant, je ne me reconnais pas le droit de me plaindre aujourd’hui. Nous avons
fait
en même temps une bonne action envers cette pauvre mourante1. Chaque fois que tu pourras m’y conduire, tu le feras mon bien-aimé. Ce sont
les dernières lueurs de ce monde et les dernières joies cordiales que nous lui
apportons à cette pauvre créature. Je sens que je te dis cela tout de travers mais
tu
as l’habitude de démêler ma pensée à travers tous les embrouillaminis de mots et de
lapsus-linguae, oh ! Quelle audace de la pauvre Juju.
Jour Toto, jour mon cher petit o, papa est bien i, papa fait bien sa barbe pour venir se promener avec moi. Voime, voime, papa est un animal. Regardez ce
cochon[Dessina] et dites-moi si vous ne le trouvez pas très ressemblant. On dirait un
académicien à s’y méprendre. Sur ce baisez-moi et faites-vous faire le poil pour de
meilleures occasions. En attendant, je suis toujours très reconnaissante de la
promenade que vous m’avez fait faire tantôt et je serai trop heureuse que vous m’en
fassiez faire souvent de pareilles et au même prix.
Juliette
a Dessin de cochon :

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
