« 17 janvier 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 64-65], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7470, page consultée le 24 janvier 2026.
17 janvier [1840], vendredi après-midi, 3 h. ½
Je suis habillée, mon Toto, mais j’ai la raison de ne pas compter sur toi et de
songer à me dandiner plutôt que de sortir. Je ne t’en veux pas car, outre ta
nature défiante et un peu taquine, tu as un
tourbillon d’affaires qui suffirait pour t’empêcher de mettre une fois tous les
huit jours le projet
de me faire sortir à exécution. Baisez-moi mon Toto. Je vous aime et je vous
trouve le plus adorable et le plus adoré des hommes, au moins pour ce qui me
regarde. J’ai joliment bien fait de vous prendre de l’argent, le marchand de
vin vient de venir avec ses deux quittances, bientôt ce sera le tour de
l’épicier. Mon tonneau n’est pas prêt d’être plein,
comme tu vois, pourvu que tu continues de m’aimer peu m’importe qu’il ne le
soit jamais et même qu’il soit à sec tout à fait. Jour onjour noto. Il me semble que vous
délaissez beaucoup la malheureuse et faible Codelka1 ? Mme MARS vous a eu bientôt pris dans ses filets, si j’étais de Codelka je m’en vengerais d’une manière exemplaire et
plus que CHINOISE. J’espère que vous ne vous plaindrez pas de la manière dont
je supporte votre passion pour ces deux dames dont UNE ARTISTE ? Il n’y a que
moi vraiment capable d’une pareille tolérance. Aussi je ne vous conseille pas
de me changer.
Puisque vous ne me faites pas
sortir ce soir au moins apportez-moi de la copie. Vous ne savez pas que c’est
ma seule consolation, le seul moment où je vous écrase de ma supériorité quand
je reproduis vos MÉDIOCRES dessins. Je vous engage à ne pas les perdre, ce sera
un jour la FORTUNE DE VOS ENFANTS, dans quarante ans, dans
cinquante ans, dans cent ans plus ou moins on s’arrachera les dessins de
Mme Juju et l’histoire de la révolution de
Juillet par l’illustre RICHI. Peut-être illustrera-t-on l’un par l’autre et alors ce sera prodigieux,
pyramidal et renversant. Je sens déjà mon sarcophage tressaillir au bruit de la
renommée que lui et moiferons dans cent ans. Je voudrais déjà y être et vous
tirer la longue langue de plusieurs pieds pour vous apprendre à avoir triomphé
pendant votre vie ÉPHÉMÈRE. En attendant baisez-moi et laissez-moi le plus que
vous pourrez racornir au coin de mon feu. Ça me donne mal à la tête et me rend
un peu plus stupide que d’habitude mais cela vous tranquillisea et c’est tout ce qui faut.
D’ailleurs le temps est parfaitement beau ce soir et ce n’est pas pour moi que
le soleil reluit. S’il pleuvait à verseb à la bonne heure, j’aurais quelque chance de prendre
l’air, pardon, je veux dire un parapluie. Baisez-moi et mettez-vous à couvert
de mes SARCASMES car je vous adore.
Juliette
1 En 1839 paraît Un Amour d’impératrice, mélodrame de Louis Tourneur, suivi de Codelka, Correspondance d’une contemporaine. À la manière du XVIIIe siècle, la préface de cette partie fait parler un personnage « éditeur » des lettres qui lui ont été confiées à la fin de sa vie par l’épistolière, « modèle d’une patience angélique et d’une élévation d’âme » qui « n’a su qu’aimer » et dont le correspondant s’appelait… Victor.
a « tranquilise ».
b « averse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
