« 27 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 317-318], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8630, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 27 décembre 1852, lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon pauvre petit homme, bonjour, mon doux affligé, bonjour. Comment vas-tu
ce matin ? Je pense à toi, mon pauvre adoré, je te plains et je t’aime de toutes les
forces de mon âme. Cependant en y réfléchissant bien, mon Victor adoré, je crois que
le silence de ta femme est un bon signe et qu’il est probable qu’elle aura réussi
à
amener tout de suite son fils. Jeudi prochain tu en auras le cœur net. Mais d’ici
là
c’est encore bien long pour ton impatiente inquiétude. Et puis encore ne serait-il
pas
possible qu’il y ait eu des lettres arrivées pour toi hier chez la mère
[Boynet ?] Tu n’y as peut-être pas songé ? Quant à moi, mon pauvre
petit homme, je ne pense qu’à cela parce que je sens de quel intérêt c’est pour ton
bonheur ; et, comme il m’a été impossible de dormir cette nuit, j’ai pensé à la mère
[Boynet ?]. Si j’avais osé j’y aurais envoyé Suzanne de ta part ce matin mais j’ai craint qu’on
ne la prît pour une moucharde ; et, autre chose encore, j’ai craint de te déplaire.
Aussi je ne fais pas autre chose que de te le dire à distance dans l’espoir que le
fil
électrique de mon cœur au tien t’avertira qu’il y a là quelque chose peut-être et
que
tu y enverras voir tout de suite.
En entendant la tempête de cette nuit, je
songeais au retour de ta pauvre femme jeudi. Pourvu qu’elle ait beau temps, ce sera
un
tourment de moins pour toi et pour tes enfants. Ô je voudrais déjà qu’elle fût revenue
avec son fils afin de voir ta noble et belle figure reprendre sa sérénité et sa gaîté.
Tu ne peux pas savoir, mon doux adoré, combien ton sourire est nécessaire à ma vie.
Il
me semble que mon cœur absorbe des rayons de soleil chaque fois que ton beau sourire
s’épanouit sur tes lèvres. Mon Victor, mon bien-aimé, ne te tourmente pas, j’attends
et espère. Je prie [illis.] toi et je t’adore.
Juliette.
« 27 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 319-320], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8630, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey 27, décembre 1852, lundi matin, 11 h. ½
J’espère pour toi que tu n’as pas l’affreuse migraine que j’ai en ce moment-ci et que j’attribue à l’affreuse nuit que j’ai passéea. Dans ce cas-là, mon cher petit homme, je te supplie de faire faire ton cher petit portrait aujourd’hui même, pendant que tu as ta barbe fraîche et un peu plus la possession de ta chère petite personne1. Moi je suis abrutie dans mon coin et c’est tout ce que je peux faire que de te gribouiller mes impressions de migraine. Divertissement dont tu [te] passerais bien, même fût-il en latin. En attendant, j’entends mon propriétaire2 qui fait des reproches à sa femme du ton d’un prédicateur en chaire. J’aime mieux cela que les bousculades ponctuées de gifles car je crois que celles d’hier n’ont pas peu contribué à me donner mal à la tête. La femme a beau être peu intéressante, je ne peux pas supporter entendre les corrections maritales que lui administre son mari sans que tout mon sang se bouleverse. Hier j’ai été sur le point de descendre les séparer. Suzanne m’en a empêchée et elle a bien fait car cela ne me regarde pas et que ma présence ne pouvait qu’irriter davantage le mari peut-être. Mais à partir de ce moment-là, j’ai eu des douleurs de cœur très vives et mal à la tête. L’insomnie de cette nuit m’a achevée. Mais, mon pauvre adoré, je te parle sans cesse de moi et de mes maux comme si je n’avais rien de mieux à faire quand je t’écris et pourtant Dieu sait que je ne pense qu’à toi et à tout ce qui t’intéresse. Je voudrais te voir pour te rappeler la mère [Boynet ?] et son AUGUSTE pseudonyme car il me semble presque impossible que ta femme ne t’ait pas écrit, à moins que plus heureuse que nous n’osons l’espérer elle ait réussi à enlever son pauvre petit Toto de vive force et avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître. Dans ce cas-là, béni soit son silence et à jeudi la fin de toutes nos inquiétudes. D’ici là je t’adore encore plus.
Juliette
1 Charles Hugo est le principal opérateur du laboratoire photographique qu’il aménage, à partir de novembre 1852, au rez-de-chaussée de Marine Terrace, dans la grande pièce sombre donnant sur la serre. Outre le daguerréotype que le proscrit Jean-Jacques Sabatier lui a enseigné à Jersey, Charles a séjourné au printemps 1853 à Caen auprès du républicain Bacot, ami de Victor Hugo, en vue de se perfectionner dans d’autres techniques (collodion et albumine sur verre).
2 Le propriétaire de l’auberge Green Pigeon.
a « passé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
