28 septembre 1850

« 28 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 269-270], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12646, page consultée le 23 janvier 2026.

Je ne sors pas [de] chez moi ce soir, mon petit homme, parce que je sais qu’Eugénie va aussi bien qu’elle peut aller, la pauvre femme, et que tu ne m’as donné aucune commission à faire1. Demain jour de la blanchisseuse, j’irai au bain le matin, pour cela je me coucherai de bonne heure pour me reposer de la fatigantea et ennuyeuseb soirée d’hier. De ton côté tu devrais en faire autant, mon amour, car rien n’est plus contraire à ton mal de gorge que les veilles prolongées. Je voudrais savoir déjà ce que ton nouveau médecin te dira de ta gorge et si ses opérations réussiront mieux que celles de M. Louis2. Jusqu’à présent son traitement ne te fait aucun bien. J’espère que l’autre médecin s’y prendra mieux et qu’il te guérira promptement. Je ne parle plus, et pour cause, de voyage car il faut avant toute chose que tu te portes bien avant la rentrée de la Chambre. Mais peut-être pourrais-tu faire une petite villégiature à Saint-James3. Après cela si tu dois me donner comme à présent une partie de tes après-midi j’aime mieux rester ici et t’attendre. Les soirées me semblent certainement un peu longues et un peu monotones puisque je ne vois personne mais je m’y résigne car ce n’est pas ta faute. Pourvu que tu me donnes tous les instants dont tu peux disposer et que tu m’aimes je n’ai pas le droit de me plaindre, au contraire.

Juliette


Notes

1 Eugénie, alors souffrante depuis le début du mois d’août, reçoit régulièrement la visite de Juliette Drouet à son chevet.

2 Souffrant de maux de gorge chroniques, Victor Hugo a recours à plusieurs reprises à la cautérisation. Il sera opéré de la luette le 4 décembre 1850.

3 Victor Hugo, qui s’est vu interdire par son médecin son voyage annuel avec Juliette Drouet, ne réalisera pas cette villégiature à Saint-James, petite commune de la Manche.

Notes manuscriptologiques

a « fatiguante ».

b « ennuieuse ».


« 28 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 271-272], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12646, page consultée le 23 janvier 2026.

Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour. Il fait très froid et très vilain, dormez. Cette nuit j’ai cru qu’une troupe de voleurs était entrée chez moi mais ce n’était que le vent qui faisait craquer toutes les portes et qui ébranlait toutes les fenêtres. Après m’en être assurée et m’être rassurée je me suis couchée mais le coup était parti et il m’a été impossible de me rendormir le reste de la nuit. Je vous écris en somnambule et toute frissonnante pour vous dire mes aventures de cette nuit en vous engageant à dormir ma part de sommeil ce matin et à ne pas sortir de votre lit avant midi. Du reste, voici le moment de faire du feu et de faire poser les tapis car il n’y a plus de vrais beaux jours à espérer maintenant. Je le regrette pour votre santé, mon pauvre lézard frileux, car autrement, puisque nous ne pouvons pas voyager, peu m’importe le temps et l’état de l’atmosphère. Mais comme je sais que la chaleur vous est particulièrement bonne je désirerais qu’il fît toujours beau pour que vous soyez toujours bien portant et toujours heureux. Et à ce sujet je vous dirai que vous serez un peu content lorsque vous verrez vos deux derniers dessins1. C’est vraiment prodigieux. L’intérieur effondré de ta vieille abbaye et les pierres de Carnac sont deux merveilles qui n’ont pas leurs pendants même parmi toutes les étonnantes et admirables choses que vous avez faites jusqu’ici. C’est mon opinion de Juju qui n’est pas aussi absurde que vous affectez de le croire quelquefois. J’espère que le désir de voir vos chefs-d’œuvrea au grand jour vous attirera de très bonne heure à la maison et je m’en réjouis d’avance. En attendant dormez et rêvez que je vous aime et que vous m’aimez comme il y a dix-sept ans.

Juliette


Notes

1 Depuis le mois d’août 1850, Victor Hugo s’est installé un atelier de peinture dans la salle à manger de Juliette Drouet. Alternant la peinture à l’huile et l’encre, il réalise de grands tableaux illustrant la vue de Paris ou de grandes architectures issues de son imagination.

Notes manuscriptologiques

a « chefs-d’œuvres ».


« 28 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 273-274], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12646, page consultée le 23 janvier 2026.

Quel affreux temps, mon petit homme, c’est à se croire au mois de décembre si on n’avait pas devant soi les arbres encore verts. Je pense avec tristesse que ce temps lugubre va achever de tuer cette pauvre Eugénie1. Hier au soir elle était en proie à ses grandes douleurs qui la font crier. J’ai à peine pu la voir quoique je sois restée assez tard chez elle. J’ai su que Vilain avait eu une entrevue très longue avec la mère2. Probablement au sujet de la catastrophe prochaine. Le plus douloureux dans cette lugubre circonstance c’est le sort de ce pauvre petit garçon3. Que va-t-il devenir ? Il est dans un âge mixte et désagréable que les mères seules savent passer sans impatience et sans découragement. Vilain, tout excellent qu’il soit, est bien jeune et bien frivole pour se charger d’une tâche aussi difficile. Il paraît même depuis longtemps peu disposé pour l’enfant, qui d’ailleurs n’a aucune qualité saillante jusqu’à présent. Je sais que Dieu pourvoit à tout et c’est en lui que j’espère pour veiller sur la destinée de ce pauvre enfant et lui faire un sort moins triste que celui que semble lui faire la mort de sa pauvre mère. Jusque-là il est impossible de ne pas se sentir remuéa jusqu’au fond des entrailles en songeant à toutes ces misères humaines. J’enverrai Suzanne tantôt savoir de ses nouvelles car le temps est trop mauvais pour que j’aille moi-même en demander. Ce soir s’il fait moins de pluie j’irai la voir. Jusque-là songe que je t’attends, mon cher petit homme, et que c’est en toi que j’espère pour faire diversion aux idées tristes qui m’absorbent dans ce moment. Je t’aime, mon adoré bien-aimé, je te désire, je te baise et je t’attends.

Juliette


Notes

1 Sa cousine Eugénie, souffrant d’hydropisie, succombera à la maladie et sera inhumée au cimetière Montmartre le 24 octobre 1850.

2 Françoise Marchandet, mère d’Eugénie et tante de Juliette.

3 Le 18 juin 1836, Eugénie a donné naissance à Jules-Charles, fils non reconnu du peintre Jules-Claude Ziegler. À la mort de sa mère, en octobre 1850, Jules sera confié à sa grand-mère, Françoise Marchandet.

Notes manuscriptologiques

a « remuer ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.