« 10 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 24-25], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12576, page consultée le 24 janvier 2026.
10 février [1850], dimanche matin, 8 h. ½
Bonjour, mon doux bien-aimé, bonjour, mon cher amour, comment vas-tu ce matin ? Ta
nuit a-t-elle été bonne ? Je voudrais le savoir tout de suite mais je n’ose pas
envoyer demander de tes nouvelles pour ne pas attirer l’attention, et puis j’espère
que tu dors encore et qu’Isidore ne
pourrait rien dire sur ta santé s’il n’est pas encore entré chez toi. Mon Victor
adoré, j’espère que cette indisposition n’aura pas de suite mais elle pourrait se
renouvelera et s’aggraverb si tu n’y prenais pas garde. Jusqu’à
présent tu ne t’es jamais préoccupéc du soin de ta santé
et tu l’as un peu jetée à tous les vents, je veux dire à toutes les exigences de ta
position. Tu ne l’asd ménagée sur rien
et pour rien. Il serait temps enfin de compter avec elle et de faire la part au repos
et à l’hygiène, aux dépense même de tes travaux
littéraires les plus glorieux et les plus sublimes ; aux dépens surtout des devoirs
factices du monde. Ne vaf pas croire,
mon Toto, que ces conseils soient inspirés par ma seule jalousie et aient pour but
de
t’isoler de toutes les séductions et de toutes les tentations qui se pressent autour
de moi. Malheureusement mon tendre égoïsme se trouve d’accord cette fois avec la
raison qui te dit d’être prudent et de ne pas abuser plus longtemps de ton admirable
organisation. C’est bien vrai, mon pauvre adoré, et tu feras bien de t’en rapporter
à
moi et de te dorloterg dans du
coton….. de cachemire. Tu vois que je parle comme un livre ce matin, mais ce n’est
pas
tant à mon esprit que je le dois qu’à l’ardente sollicitude
que m’inspire ta santé. Ta santé c’est ma vie, c’est ma joie, c’est mon bonheur. Dès
que tu souffres, je souffre et je n’ai plus de cœur à rien. Soigne-toi, mon bien-aimé,
c’est-à-dire aie pitié de moi. Viens le plus tôt possible et pense à moi. En attendant
dors bien, repose-toi bien pour que j’aie le bonheur de te trouver tout à fait bien
tantôt.
Je n’ai pas besoin de te dire que la soirée d’hier a été plus
qu’ennuyeuseh. Nous avions
compté sur le genre singe pour nous divertir et nous avons eu qu’un affreux ours de
boulevardi, qui est la plus bête
et la pire espèce d’ours qui existe sous le soleil du lustre. Si j’avais dû perdre
une
minute le bonheur de te voir pour cet ours-là je ne m’en serais jamais consolée. Mais
je crois au contraire que j’y ai plutôt gagné que perdu puisque tu es venu me
conduire. Merci, mon adoré, merci comme je t’aime, merci de toutes mes forces.
a « renouveller ».
b « agraver ».
c « préocupé ».
d « l’a ».
e « aux dépends ».
f « Vas ».
g « dorlotter ».
h « ennuieuse ».
i « boulevart ».
« 10 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 26-27], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12576, page consultée le 24 janvier 2026.
10 février [1850], dimanche midi
J’ai beau m’occupera dans ma maison, j’ai beau m’agiter dans tous les sens, mon bien-aimé, je ne peux pas distraire ma pensée de toi une seule minute. Je voudrais savoir comment tu te trouves, où tu es, ce que tu fais, à quoi tu penses et qui tu aimes. Mais j’ai beau faire, tout cela est lettre close pour moi. Je ne peux former que des conjectures qui se contredisent les unes les autres et n’aboutissent en fin de compte qu’à me rendre plus perplexe d’heure en heure. Pauvre bien-aimé, comment vas-tu aujourd’hui ? As-tu passé une bonne nuit ? Mais tu vas sans aucun doute travailler toute la journée à préparer ton discours1 ? Pourvu que cela ne te fatigue pas trop. Ménage-toi, mon bien-aimé, dans l’intérêt même des idées auxquelles tu te dévoues, sans parler de moi, ta pauvre Juju, qu’une maladie sérieuse de toi désespérerait et rendrait folle. Sois prudent, mon petit homme, et tâche de venir de bonne heure puisque tu sais que je ne pourrai pas te revoir ce soir. Je ne sais pas pourquoi Mme de Montferrier a tenu à ce que ce premier gueuleton des Vilain2 fût un dimanche. J’avais déjà refusé dimanche dernier. J’espérais qu’elle aurait compris pourquoi et qu’elle aurait remis cette fine ripaille à un des jours de la semaine. Il n’en ab rien été mais ce sera la première et la dernière fois que je lui sacrifierai mon dimanche. Je ne suis pas assez riche de bonheur pour négliger de le ramasser et de l’attendre partout où j’espère en trouver. Aussi c’est bien convenu, je n’irai à ses noces et festins3 que lorsque je ne t’attendrai pas et qu’il sera sûr, hélas ! que je ne pourrai pas te voir en restant chez moi. Pour aujourd’hui, tu sais que je ne suis pas maîtresse de faire autrement et je te supplie, mon petit homme, de ne pas me rendre la digestion de ce dîner trop difficile. Pour cela il faut que tu viennes de très bonne heure. Mais j’ai grand peur que tu n’aies Mlle Rachel aujourd’hui, sans compter tous les autres importuns, et opportuns4. Enfin, mon petit Toto, j’espère que tu feras de ton mieux et que tu viendras le plus tôt qu’il te sera possible comme un doux adoré que tu es, que je baise des pieds à la tête.
Juliette
1 Victor Hugo ne prononce aucun discours à l’Assemblée entre le 15 janvier et le 5 avril 1850. Peut-on envisager qu’il soit déjà en train de préparer son discours sur la déportation ?
3 « Noces et festins » est le titre du quatrième poème des Chants du crépuscule.
4 Victor Hugo prépare la reprise d’Angelo, tyran de Padoue qui sera jouée le 18 mai 1850 au Théâtre-Français. Rachel, qui jouera pour la première fois dans une pièce du poète, interprétera le rôle de la Tisbe.
a « Il n’en n’a ».
b « Il n’en n’a ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
