« 9 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 108-109], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10127, page consultée le 26 janvier 2026.
9 novembre [1836], mercredi matin, 9 h.
Bonjour mon cher bien aimé, est-ce que cet ignoble M…1 n’a pas envoyé chez moi
ce matin, pour savoir ta réponse. J’ai été forcée de me lever pour parler à son clerc.
Je t’ai tiré d’embarras en te faisant les honneurs d’une énorme
bonne volonté, comme l’affaire se juge irrévocablement à 10 h. ½. J’espère que t’en voilà quitte pour tout à fait. J’ai bien fait tout
ce qu’il faut pour cela au moins.
Il est bien absurde, quand on a des choses
plus intéressantes à se dire, d’être obligée d’employer son temps et son papier à
[illis.] de M. et de P…
J’ai fini, OUF.
Je vous aime mon Toto, j’ai sur le
cœur vos beaux vers, sans épigramme et bien d’autres encore de vous, car j’ai répété aujourd’hui hier de
MARION2 jusqu’à 3 h du matin et j’y serais encore si ma
bougie ne m’avait abandonné en chemin.
Je regrette amèrement que votre impétuosité littéraire ne se fasse plus sentir pour moi. Si
beau et si sublimes que soient vos vers, ils me paraîtraient encore au-dessus
d’eux-mêmes s’ils m’étaient adressés, l’ambition de la dédicace mise à part. Mais vous ne m’aimez plus assez pour me consacrer une
seule pensée et j’en suis bien triste, bien triste.
Juliette
2 Juliette, qui étudie le rôle de Marion de Lorme, écrit à Victor : « Il me semble que tu m’aimais déjà en ce temps-là... Marion n’est pas pour moi un rôle, c’est moi. »
« 9 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 110-111], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10127, page consultée le 26 janvier 2026.
9 novembre [1836], mercredi matin, 9 h. ¼
Une lettre n’attend pas l’autre, comme vous voyez. Vous verrez, mon cher adoré, que
vous serez forcé de modérer mon impétuosité plus que
littéraire, car bientôt ni vous ni moi n’aurons assez de place pour loger tout
ce que je [illis.].
Il semblerait après cela que mon cœur doit être épuisé ? Eh !
bien c’est ce qui vous trompe, il est plus plein que jamais, d’amour, de tendresse
et
de dévouement à votre adorée petite personne.
C’est que je vous aime, MOI, avec
le cœur et l’âme. Tout mon MOI vous aime passionnément.
Tu ne m’as rien promis
en me quittant cette nuit. Cependant j’espère que tu viendras déjeuner avec moi. Ce
serait si triste, si tu manquais à ce rendez-vous, auquel je
me suis si bien habituée, que je ne pourrais pas manger et que j’en aurais le cœur
gros pour toute la journée et puis je te vois si peu, qu’en conscience tu me dois
bien
ce petit moment de bonheur pour tous ceux que le travail, la
commission, les affaires, les
répétitions et les importuns
m’enlèvent.
Je compte donc sur toi, tant pis pour mon cœur et pour mon estomac
si tu ne viens pas. Te voilà averti. Ça ne me regarde plus.
J.
« 9 novembre 1836 » [source : Collection particulière], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10127, page consultée le 26 janvier 2026.
9 novembre [1836], mercredi soir, 5 h. ½
Mon cher bien-aimé, j’ai étudié jusqu’à présent avec une conscience qui t’aurait
enchanté, si tu en avais été témoin. C’est plus qu’une étude pour moi ; c’est le
souvenir doux et triste de ce que je suis pour toi, aussi quand j’arrive au pardon
de
Didier, je suffoque de joie et de reconnaissance, il me
semble que tu m’aimais déjà dans ce temps-là et que tu me remettais mes fautes par
avance en songeant à l’amour que je devais avoir pour toi.
Sois béni, mon noble
Victor, tu as bien fait de me pardonner ma honte, tu as bien fait de me tendre la
main
pour me relever du ruisseau, tu as bien fait de laver mes souillures avec les larmes
de mon amour. Merci, ange, sois béni dans tout ce que tu aimes sur la terre.
Marion n’est pas pour moi un rôle,
c’est moi, c’est nous, c’est tout ce qu’il y a de plus noble
et de plus généreux en toi. C’est tout ce qu’il y a de plus fervent, de plus aimant,
de plus vertueux en moi.
Va, mon cher adoré, je ne te dis pas souvent ce qui se
passe en moi dans la crainte de t’ennuyer, mais il y a des moments où je suis bien
comblée, bien fière et bien heureuse de t’appartenir ; ces moments-là, c’est toute
ma
vie.
« 9 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 112-115], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10127, page consultée le 26 janvier 2026.
9 novembre [1836], mercredi soir, 5 h. ¾
Je pense, mon cher petit homme, que tu es retenu par la nécessité de terminer enfin
l’affaire du théâtre. Je tremble qu’elle ne soit ou différée, ou manquée, ce qui nous
remettrait dans l’embarras plus que jamais. J’attends que tu reviennes avec
impatience, pour être sûre que manquée ou finie, cette affaire ne me prendra plus
le
meilleur de ma vie : le temps que tu passais avec moi et qui maintenant est consacré
à
des démarches sans fin.
Mon Dieu, je ne sais pourquoi, mais j’ai un triste
pressentiment que tu apporteras une mauvaise nouvelle. Te voilà !
Mercredi soir, 10 h. ½
Depuis que j’ai commencé cette lettre, je t’ai vu deux fois, c’est-à-dire que j’ai
été deux fois heureuse. Mais comme il faut une ombre aux lumières les plus vives,
chaque fois je ne t’ai vu qu’un instant, quelques minutes, voilà tout.
J’entends
encore la porte, je serais bien joyeuse si c’était toi, mais non, la bonne ferme la
porte à double tour. Ce n’était pas toi. Pauvre bien aimé,
tandis que je vous écris, tandis que je vous désire et que je vous appelle de tous
mes
vœux, vous, vous ne songez pas à moi. Vous avez laissé aller votre pensée si haut, si haut que vous ne
pouvez même plus distinguer la pauvre Juju que vous avez laissée à la même place,
vous
tendant les deux bras et vous appelant de sa voix la plus douce.
Cher bien-aimé,
ce que je n’ose pas vous dire avec la parole ce soir, dans la crainte de vous
distraire et de vous importuner, permettez-moi de le penser. JE VOUS AIME ! Je ne
sais
pas ce que j’ai fait, ou ce que vous m’avez fait, mais JE VOUS AIME ! Ô, je vous aime
bien !
Encore cette porte, si c’était vous… mais non,
la fortune ne me favorise pas, MOI, ce que je désire le plus ne m’arrive pas. Trop
heureuse si j’en suis quitte pour un retard.
Je fais semblant de me résigner pour vous être moins insupportable, quoique je
sois très impatiente de vous revoir le plutôt possible.
À bientôt donc mon bien
aimé. En attendant je t’aime et je me fourre dans ta grande redingotea pour ne pas te quitter une seconde.
Si tu cherches bien tu m’y trouveras.
J.
a « redingotte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
