10 octobre 1847

« 10 octobre 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 228-229], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4293, page consultée le 24 janvier 2026.

Est-ce que cette nuit a été aussi terrible que l’autre, mon pauvre adoré ?1 Qui avais-tu avec toi pour t’aider et te seconder dans les soins à donner à ta pauvre bien-aimée femme ? J’ai le cœur navré en pensant à vous tous. Je ne sais plus ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense. Je sens vos souffrances toutes ensemble et il me semble que j’ai en moi un abîme de douleurs. Tu as bien fait de ne pas revenir cette nuit. Quellea que soit l’inquiétude que me donne ton absence tu feras bien de ne pas quitter ta pauvre femme tant qu’elle aura besoin de tes soins. Il me semble qu’en offrant au bon Dieu mes propres souffrances j’obtiendrai de lui autant d’heures et de jours de délivrance. Cette pensée me soutient et me donne du courage pour attendre la guérison de ta noble et excellente femme. Puisse cette cruelle épreuve être pour vous tous et pour moi la dernière je le demande au bon Dieu avec toute ma foi et toute ma confiance. J’ai fait prévenir Joséphine, je pense qu’elle va venir et je l’enverrai tout de suite savoir comment s’est passéeb la nuit. Si je n’écoutais que mon impatience j’irais moi-même. Mais je veux être prudente et courageuse jusqu’au bout dans l’espoir d’être plus tôt exaucée dans mes vœux. Mon Victor adoré, mon pauvre éprouvé, mon cœur saigne en pensant à tout ce que tu souffres. Je baise ton beau front pour y rappeler la sérénité, ta bouche pour y poser le sourire, ton cœur pour lui donner la force, le courage et la confiance. Je t’envoie mon âme tout entière pour en faire ce que tu voudras.

Juliette


Notes

1 Atteinte depuis la veille de la fièvre typhoïde, Madame Hugo a subi une saignée et passé une nuit difficile. Dans Choses vues, à la date du 21 octobre 1847, Victor Hugo notera : « La première nuit de la maladie de ma femme, je la veillais…Tout à coup, elle pousse un cri terrible, j’ouvre les yeux et je la vois sur son séant. Je me lève. « -Ah ! dit-elle, vous vous levez ! C’est bon ! Je rêvais que j’étais morte et que j’étais en enfer. Et voici quel était mon enfer : je vous voyais toujours et vous ne remuiez jamais. / Cet enfer m’est resté dans l’esprit et m’a paru effrayant. » Le 22 octobre, il note  : « Départ de la religieuse. Elle est restée douze jours pleins. Elle s’appelait sœur Saint-Germain. C’était une digne créature. » (éd. Quarto Gallimard, p. 420) 

Notes manuscriptologiques

a « quel ».

b « passé ».


« 10 octobre 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 230-231], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4293, page consultée le 24 janvier 2026.

Merci, mon Dieu, merci de la bonne nouvelle. L’épreuve1 pour avoira été cruelle n’aura pas duré aussi longtemps que je le redoutais. Ô merci, merci, mon Dieu. Depuis que Joséphine est revenue de chez toi j’ai le cœur allégé d’un poids immense. Il me semble que tout me sourit, que le soleil est plus joyeux, l’air plus pur, mon jardin plus vert et mes petits oiseaux plus heureux. J’espère te voir tantôt, mon Victor, et pourtant il vaudrait mieux pour toi profiter de ce moment de tranquillité pour prendre un peu de repos dont tu dois avoir tant besoin. J’aurai du courage pour t’attendre, mon Victor adoré, maintenant que je sais que ta pauvre bonne femme va mieux et qu’elle est hors de danger. Repose-toi, soigne-toi, jouis de ta sécurité et de ton bonheur, mon tour viendra après. Vois-tu, mon bien-aimé, je peux te dire, maintenant que tes plus cruelles angoisses sont dissipées, tout ce que j’ai souffert moi-même depuis deux jours. Va j’ai bien acheté à Dieu dans ces deux tristes jours le droit de t’aimer toute l’éternité sans offenser ta digne et excellente femme. Plus tard, quand nous ne serons tous que des âmes, je pourrai prendre légitimement ma place au milieu de vous tous. En attendant je partage toutes vos souffrances sur la terre, demandant pour toute faveur au bon Dieu de me faire la part la plus grosse et de diminuer d’autant la vôtre ; je crois cette fois que j’ai réussi. Aussi je dis du fond du cœur : merci, mon Dieu, merci. Et à toi, mon adoré, bon courage, bonne joie et tous les bonheurs de ce monde.

Juliette


Notes

1 Mme Hugo est atteinte depuis deux jours de la fièvre typhoïde.

Notes manuscriptologiques

a « pourra avoir ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.

  • 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
  • 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
  • Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
  • 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
  • 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
  • 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.