« 19 avril 1847 » [source : Harvard], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2093, page consultée le 24 janvier 2026.
19 avril [1847], lundi matin, 10 h ½.
Bonjour, mon Victor, bonjour mon bien-aimé, bonjour. Comment vas-tu ?
Je devrais peut-être me borner à ce bonjour car mon
baromètre est à la pluie. Mais, comme nous sommes dans la lune
rousse, il faut que tu en subisses toutes les conséquences. Peut-être
attraperas-tua dans toutes
ces giboulées de mon humeur irascible quelques rayons de l’amour qui m’emplit le
cœur1 comme un soleil. C’est dans cet espoir que je te gribouille ce tas de
fariboles. Depuis ce matin j’ai Duval et un
garçon jardinier qui bouscule et retourne le gazon dans l’espoir, peu fondé, d’en
faire pousser un autre plus touffu. En même temps on mettra le terreau sur les
corbeilles et dans les massifs et puis on remettra du sable dans les allées2. Tout ceci
va me coûter quelque chose comme plus de vingt francs. Il est vrai que ce sera pour
toute l’année. Enfin, si cela pouvait réussir, je ne les regretterais pas, mais j’en
doute beaucoup, voilà ce qui me vexe. Mon Victor bien-aimé, je suis maussade mais
je
t’aime. Je suis grognon mais je t’aime. Je suis méchante mais je t’adore. Je suis
traversée par toutes sortes de vilaines pensées qui crèvent à des intervalles
irréguliers comme les nuages du ciel et qui font pleuvoir sur ta vie la jalousie,
les
soupçons et les regrets qu’elles contiennent. Mais, je te le répète, mon amour reste
au fond de mon cœur et n’en paraît que plus ardent après ces petites crises
atmosphériques.
Quand tu viendras, je brillerai de tout mon bonheur et tu ne
t’apercevrasb pas de l’ennui
et de l’impatience qui m’a assombrie et attristée depuis que tu m’as quittée. Tâche
de
venir bien vite et pense à moi pour que je le sente à travers la distance qui nous
sépare et que j’en sois moins malheureuse. Jour,
Toto, jour, mon cher petit o. Il dépend de vous de faire reluire mon soleil et même ma lune, ce que vous ne
dédaigniez pas de faire autrefois. En attendant, je vous baise et je vous adore.
Juliette
1 Lucrèce Borgia (acte III, scène 1) :
« — La Negroni
Mon
Dieu ! qu’est-ce qui remplit tout le cœur ?
— Maffio
L’amour. »
2 Le logement de Juliette dispose d’ « un petit jardin à fleurs et à fruits. » (Lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, 14 août 1844)
a « attrapperas-tu ».
b « appercevras ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
