5 octobre 1845

« 5 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 15-16], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12216, page consultée le 25 janvier 2026.

Je ne t’ai pas écrit avant de sortir, mon Toto bien aimé, parce que j’étais en retard et que je ne voulais pas manquer d’aller voir cette pauvre péronnelle, surtout quand tu aurais pu aller au-devant de moi. Je suis sortie à 3 h. ½ passéesa et il était près de cinq heures quand je suis arrivée à la pension. J’y suis restée une demi-heureb et j’étais de retour à la maison à la nuit pas encore tout à fait close. Pendant que Suzanne apprête le dîner, je t’écris tous ces détails pour te rendre compte de tout ce que j’ai fait. Je ne suis pas sortie plus tôt parce que j’avais besoin de me peigner à fond aujourd’hui, n’ayant pas pu le faire hier à cause de notre excursion. J’ai trouvé ma fille en très bonne santé mais toujours assez triste de l’indifférence de son père. J’ai tâché de la remonter un peu à ce sujet, mais dans le fond de l’âme, je suis indignée de la conduite de ce hideux père à un point que je ne peux pas dire. Quand je pense que le peu d’accueil qu’il lui a fait l’année passée ce n’était que pour se servir de ton influence dans ses sales et honteuses affaires de ménage1 et que depuis qu’il pense n’en avoir plus besoin, il la traite avec la dernière froideur, il me prend envie d’aller le trouver pour lui dire tout le dégoût et tout le mépris que m’inspire sa conduite. Je me contiens le plus que je peux devant sa fille, mais le diable n’y perd rien. Je n’ai pas vu Mme Marre. Elle était occupée et je n’en ai pas été fâchée, car depuis le refus qu’elle m’a fait de ma fille, je me sens un grand éloignement pour sa grosse personne.
Cher adoré, je ne sais pas pourquoi je t’entretiens de toutes ces tracasseries et de toutes ces antipathiesc quand j’ai à te parler de mon amour. Laissons toutes ces vilaines gens de côté et parlons de nous, de toi surtout, mon Victor toujours plus aimé et plus adoré. Tu es à Saint-James2 ce soir en famille et entouré de tes amis. Penses-tu à moi ? Me regrettes-tu ? Me désires-tu ? M’aimes-tu ? Moi je fais ces quatre choses très grandement et très largement. Je ne fais même que cela, ce qui peut avoir l’inconvénient de te blaser et de te fatiguer. Mais je ne peux pas faire ni plus, ni moins. Penser à toi toujours, te regretter de toutes mes forces, te désirer de tout mon cœur et t’aimer de toute mon âme, voilà le fond et le tréfondsd de ma vie, absent et présent. J’espère que tu reviendras demain et que tu passeras chez moi avant le soir. Si tu ne viens pas, je serai plus que triste, je serai malheureuse. Tâche de venir, mon bien-aimé, et de dîner avec moi le soir, que j’aie le temps de te voir au moins. D’ici là, je vais trouver le temps bien long et bien te désirer et bien t’adorer pour te faire revenir.

Juliette


Notes

1 Le 11 décembre 1844, la femme de James Pradier, Louise d’Arcet a été prise en flagrant délit d’adultère. Le 3 janvier 1845, James Pradier a obtenu la séparation de corps et de biens.

2 La famille de Victor Hugo séjourne à Saint-James depuis le 12 septembre. Il lui rend régulièrement visite, restant un ou deux jours. Le séjour prend fin le 21 octobre.

Notes manuscriptologiques

a « 3 h. ½ passé ».

b « une demie-heure ».

c « ces anthipathies ».

d « le tréfond ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.