« 6 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 263-264], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11940, page consultée le 24 janvier 2026.
6 juin [1845], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon ravissant petit Toto, bonjour,
bonjour, je t’aime, et toi ? Tu n’es pas venu, mon pauvre adoré, cela
m’a renduea bien
triste. J’ai beau savoir que tu travailles, je n’en suis pas moins très
triste. J’ai besoin de te voir à tous les instants de ma vie. J’espère
que ta première sortie sera pour moi, n’est-ce pas, mon bien-aimé ?
Je suis levée depuis six heures et demie du matin. Suzanne est toujours à peu près dans
le même état. Cependant elle ne va pas pire, mais cette fille est si
bête qu’on ne peut pas savoir si elle se sent mieux. J’attends le
Triger. Je l’attendrai le
plus que je pourrai. Cepen[dant] s’il ne venait pas,
je serais forcée d’envoyer chercher l’autre médecin. Je voudrais avoir
ton avis pour cela. Tâche de venir, mon cher amour, car je ne peux rien
faire sans toi et je ne sais pas vivre sans ton amour. Comment va ta
gorge ? Ta pauvre langue était horrible à voir hier. Je vois avec regret
que tu t’obstinesb à faire usage de cet alun. Je suis sûre que loin
de te faire du bien, cela te fait du mal. C’est trop corrosif pour que
l’abus n’en soit pas dangereux. Vraiment, mon petit homme, tu devrais,
pour moi, renoncer à ce remède.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, je vous aime, mais je ne suis pas gaie, car il y a trop longtemps
que je vous ai vu.
Juliette
a « m’a rendu ».
b « tu t’obstine ».
« 6 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 265-266], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11940, page consultée le 24 janvier 2026.
6 juin [1845], vendredi matin, 11 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé, bien aimé, bien aimé, bonjour. Comment que
ça va ce matin ? Ton souper ne t’a pas fait de mal ? Tu n’as presque pas
mangé de la surprise, au grand désappointement
de Suzanne et du mien, car je
pensais que ton appétit ferait plus d’honneur à ton plat de
prédilection. Du reste, il est encore là qui attend ton cher petit bec.
Tu serais bien gentil de venir le finir ce soir. Je n’ose pas dire demain matin parce que les matinées me sont
supprimées depuis longtemps.
Lanvin est venu tout à l’heure
de la part de M. Pradier
savoir ce qui s’est passé hier. J’ai dit la chose à Lanvin en lui
recommandant de dire tout simplement à M. Pradier que l’examen avait été
remis à quinze jours1. Claire
lui dira ce qu’elle voudra demain, mais je n’ai pas voulu de moi-même
mécontenter son père contre elle, quoiqu’elle ne le méritâta que
trop.
Je voudrais savoir ce que t’aura ditb M. Varin, en supposant qu’il soit allé
te voir, ce dont je doute fort. Tous ces braves gens-là doivent être
furieux avec raison contre ta protégée. Je
voudrais ne plus y penser parce que je sens que cela me contrarie et
m’irrite encore autant que dans le premier moment. Cependant, il faut se
résigner, trop heureux si la mésaventure se borne à quinze jours de
retard. Mon Victor adoré, tu ne te plains pas, toi qui en aurais plus le
droit que personne pour toute la peine que tu t’es donnéec et que tu as donnéed à tous ceux qui te sont
dévoués parce que tu es essentiellement bon et parce que je t’adore.
Juliette
1 Le 12 juin, elle échouera.
a « elle ne le mérita ».
b « t’auras dit ».
c « donné ».
d « donné ».
« 6 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 267-268], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11940, page consultée le 24 janvier 2026.
6 juin [1845], vendredi soir, 7 h. ¼
Tu ne viens pas, mon adoré, et pourtant j’ai bien besoin de te voir pour
me rafraîchira un
peu l’âme et la tête, car je t’aime et je suis bien fatiguée de
l’horrible travail que je viens de faire. J’ai réunib toutes les
dépenses relatives à notre déménagement depuis le
27 août dernier jusqu’au 28 mai de cette
année. Le total en est effrayant : 2 256 francs 5 sous ! Non compris les faux-frais de chauffage,
de lumière et de nourriture d’Eulalie et de sa sœur le temps qu’elles ont travaillé
aux tapisseries. Il est vrai que sur les 2 256 francs 5 sous on peut défalquer les six mois payés
d’avance 385 francs, ce qui laisserait encore
l’énorme somme de 1866 francs 5 sous1. Je t’avoue que cette preuve de l’énorme dépense qu’a
nécessité ce déménagement m’attriste et m’inquiète. Je crains que cela
ne pèse pendant bien longtemps sur tes jours et sur tes nuits. Mon
Victor adoré, je suis prête à vendre ce que tu voudras pour te venir en
aide. Tu sais avec quelle loyauté je te l’offre et quelle joie tu me
fais quand tu acceptes. Aussi, mon Victor bien-aimé, ne t’en fais pas
faute si tu vois quoi que ce soit qui puisse boucher un trou en le
vendant. Dis-le-moi, je t’en supplie de toutes mes forces et de tout mon
amour.
J’ai la tête comme un boisseau de ce hideux travail. Tu
pensesc qu’il a
fallu rassembler les grosses et les menues dépenses éparses depuis
9 mois et surtout dans le 1er trimestre de
l’année. Enfin c’est fait. Cet affreux ouvrage n’est plus à faire. Je
voudrais maintenant qu’il en fût de même pour toi et que tu n’aies plus
à y songer d’aucune façon. Je voudrais bien te voir, mon Victor chéri.
J’ai besoin de te voir pour mon cœur qui a faim et soif de toi, pour ma
tête qui a besoin de sortir de sa stupide application, pour mes yeux qui
ont besoin de se reposer sur ta jolie petite figure. Je t’aime, je te
baise, je t’adore.
Juliette
1 Juliette commet une erreur de calcul. La somme restante, après le retrait des 385 francs, est de 1871 francs et 5 sous.
a « raffraîchir ».
b « j’ai réunis ».
c « tu pense ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
