« 19 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 69-70], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11580, page consultée le 24 janvier 2026.
19 janvier [1844], vendredi matin, 11 h. ¼
Bonjour, mon Toto chéri. Bonjour, mon Toto adoré. Bonjour mon cher amour, bonjour,
je t’aime. Tu ne me tiens aucune de tes promesses mais je t’aime la même chose. Je
ne
pourrais pas t’aimer davantage si tu les tenais toutes. Seulement, je serais plus
heureuse, voilà tout.
J’aurais peut-être aussi moins de maux de tête et moins de
douleurs de cœur. Mais qu’importe si tu m’aimes un peu de ton côté. J’attends avec
impatience une seconde proposition de sortir. Quelque temps qu’il fasse je
l’accepterai. Je vous en réponds, dussé-je m’en crotter jusqu’à la hauteur de Mme Dorval1 car je vois bien que si je m’amuse à choisir le temps, je
cours risque de mourir enfermée dans mon taudis comme un morceau de lard dans une
cheminée.
Aussi défiez-vous, à la première proposition de votre part
j’accepterai bride abattue.
J’accepterai même celle d’aller au bal de l’Opéra ou
autre. Tout m’est bon pourvu que ce me soit une occasion et un prétexte d’être avec
vous. Méfie-toi Toto. Voime, voime. Je n’ai pas
besoin de vous avertir, vous ne vous tenez que trop sur vos gardes et c’est à grand
peine que je vous arrache par-ci, par-là une pauvre petite goutte de bonheur. Vous
êtes devenu très coriace et très dur à cuire en amour. Pour peu que ça continue, je
ne
saurai plus le goût du bonheur que par souvenir. Ça n’est pas très régalant, je vous
assure. Taisez-vous, ne dites pas des billevesées. Je vous dis que vous laissez tomber
sous l’arbre de notre vie à tous les deux nos plus beaux jours et nos plus beaux
amours sans prendre la peine de les ramasser. Personne n’en profite, c’est du beau
et
bon bien de perdu et dont nous devrons compte au bon Dieu.
En attendant, je vous
aime comme si cela vous était bien nécessaire et je vous adore pour ma consommation
à
moi.
Juliette
1 Juliette éprouvait une grande jalousie envers Marie Dorval.
« 19 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 71-72], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11580, page consultée le 24 janvier 2026.
19 janvier [1844], vendredi soir, 6 h.
Vous avez beau être très gentil mon Toto et vous barbouiller de pommadea, je vous demande si l’apparition de ce
matin peut compter pour toute une journée d’attente et de désirs ? La main sur la
conscience est-ce assez ? Je ne sais plus à quel saint me vouer et je ne suis pas
surprise si je mêle le jour et la nuit, le soir et le matin, la raison et la folie
ensemble. La vie que je mène suffit, que de reste, pour expliquer toutes ces
distractions. Enfin, il paraît que vous ne pouvez pas me donner plus de temps car
ne
fût-ceb que pour ne pas relire
toujours la même phrase et en rendre toujours la même antienne, il est probable que
vous viendriez quelquefois si vous le pouviez. Aussi, je vous pardonne, mon Toto
chéri, et je vous adore sans rancune.
J’ai vu Dabat tantôt, je lui ai commandé les bottes. J’espère ne pas m’être
trompée en lui disant d’en faire une foule pour le pied droit. Dans le cas contraire il faudrait me le dire et je
rectifierais l’erreur tout de suite.
Suzanne m’a demandé la permission d’aller ce
soir chez sa cousine, ce que je lui ai accordé, ce qui fait que je vais dîner un peu
plus tôt que d’habitude. Demain j’aurai ma pauvre péronnelle1. Pourvu qu’elle ne soit pas malade et que ce rhume n’ait pas de gravité. Voilà
une pauvre grande fille qui ne se doute pas des inquiétudes de tous genres qu’elle
me
cause, trop heureuse encore d’en être quitte pour la peur. Je vous défends d’être
malade, vous, et je vous ordonne de m’aimer.
Juliette
1 Sa fille, Claire Pradier
a « pomade ».
b « fusse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
