8 mars 1843

« 8 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 213-214], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4236, page consultée le 23 janvier 2026.

Bonjour, mon cher bien-aimé ; bonjour mon adoré petit homme, comment vas-tu ce matin ? Si j’en juge d’après moi, tu dois avoir la tête comme un boisseau et douloureuse comme si une charrette de moellons avait passé dessus. Nous devons cependant nous réjouir de la victoire d’hier car avec la malveillance évidente qu’il y avait dans la salle, et la faiblesse des acteurs, il a fallu que ta pièce fût la plus belle que tu eusses faite pour triompher de la haine violente de tes ennemis et de la médiocrité des acteurs. Quant à moi, mon cher adoré, je suis éblouie et je ne trouve pas de mots pour te dire mon admiration. Mon Toto, mon Toto, tu es toujours plus grand et toujours plus aimé. Je voudrais mourir pour toi.
Est-ce que je ne te verrai pas bientôt ? Je vais envoyer chez la mère Lanvin tout à l’heure afin que son mari vienne me dire ce soir s’il peut aller à la seconde représentation et la quantité de places qu’il lui faut. J’ai reçu une lettre ridicule de Mme Guérard ; je lui pardonne parce que ce n’est que le dépit de n’avoir pas assisté à la première représentation et que je comprends son impatience. Je lui ai offert au reste une place dans ma loge pour demain. Si elle ne l’accepte pas, c’est une sotte, voilà tout.
Je suis sans argent. C’est aujourd’hui la blanchisseuse, le mois de Suzanne et demain Mignon à qui nous devons deux mois. Mais tout cela m’est égal. Je t’aime.

Juliette


« 8 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 215-216], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4236, page consultée le 23 janvier 2026.

Je suis heureuse de t’avoir vu, mon cher adoré. Je suis aussi plus tranquille des nouvelles que tu as recueillies du théâtre et des journaux. Demain nous emporterons d’assaut la seconde représentation et les ennemis en seront pour leur rage rentrée et pour leur nez de carton.
Je suis triste de cette hideuse histoire du père Nanteuil à cause de son fils1 qui a été pour nous autrefois un excellent ami. Cependant, tu dois te souvenir qu’à une reprise d’Angelo ou de Marion, je ne sais plus au juste, il assistait avec sa femme à la représentation dans les stalles de galerie en face de moi et que je n’avais pas été contente de lui ? C’est même depuis ce temps-là qu’il s’est éloigné de toi. Ce souvenir diminue beaucoup la part que je prends au chagrin que lui causera la stupide escapade de son vieux fou de père. Et quant au chef de bataillon, je suis ravie qu’on lui ait fait goûter du violon. Cela lui ôtera l’envie une autre fois de venir jouer du sifflet au bénéfice de n’importe quelle Maxime, trop peu morale, encore moins neuve et nullement consolable.
En attendant, nous sommes très heureux que leur infâme cabale ait avorté dans des coqueluches improvisées. Demain nous leur donnerons de la patte pectorale2 de bravos. Nous verrons si cela les guérira comme avec la main. Je voudrais déjà y être. J’ai une ardeur et une confiance qui nous portera bonheur, tu verras.
Je baise tes pieds, tes genoux et je m’attèle au char d’or3.

Juliette


Notes

1 Célestin Nanteuil.

2 Jeu de mots sur « pâte pectorale ».

3 Allusion à élucider.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.