« 1 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 1-2], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.138, page consultée le 24 janvier 2026.
Dimanche 1er janvier 1843, dix heures du matin
Bonjour mon Toto bien-aimé. Je te la resouhaite encore,
mon amour, plus heureuse que celle qui vient de s’écouler. Mon vœu n’est pas tout
à
fait désintéressé car, comme mon bonheur est dans le tien, c’est comme si je me
souhaitais à moi-même une bonne année et tout ce qui s’en suit. J’espère, mon pauvre
ange, que le bon Dieu nous exaucera ; il nous le doit bien après les deux années
d’épreuves que nous venons de passer.
Je ne veux pas vous grogner, mon Toto,
parce que ce serait mal commencer l’année mais vous le mériteriez bien. Comment,
vilain monstre, déjà en retard ! Pas plus de lettre que de vous, et pas plus de vous
que dessus la main ! En vérité il faut toute ma patience et
tout mon courage pour ne pas vous accabler de mon mépris. Très sérieusement, mon cher
adoré, je suis fâchée que ta chère petite lettre soit en retard car, outre
l’impatience et la privation que cela me donnea, c’est un mauvais présage pour tout le reste de l’année.
Non, non ce ne sera pas un mauvais présage. Je n’en veux pas ; j’aime mieux croire,
ce
qui est, que tu as travaillé une partie de la nuit et que tu n’auras pu faire mettre
ma lettre à la poste que ce matin. Aussi, mon cher bien-aimé, loin de t’en vouloir
et
de te gronder, je suis touchée d’admiration et de reconnaissance et je te bénisb, mon adoré bien-aimé.
Qu’a dit ma
petite DD de tous ses petits chiffons ? Tout cela lui aura paru bien maigre et bien peu de
choses maintenant qu’elle en est aux bijoux et aux parures de BELLES DEMOISELLES.
Enfin, la façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne, dit-on, et je m’en rapporte
à
toi pour avoir [illis.] une sauce des plus piquantes à tous ces brimborions
insignifiants. Je te prie d’y joindre de ma part un tas de baisers
Voici qu’on
est venu chercher Claire pour aller à la
messe. J’espère que cette pauvre enfant sentira enfin sérieusement la nécessité de
travailler et d’être bonne fille dans toute l’acception du mot. Il est bien temps
mon
Dieu que la raison lui vienne. Je te prie de l’y aider et de lui en faire comprendre
la nécessité.
Voici la fameuse Cocotte. Je ne sais pas si c’est une idée, je la trouve moins jolie que
l’autre. Mais pourvu qu’elle soit bonne, je la tiens quitte de ses qualités physiques.
Hélas ! la voici déjà qui grogne et qui fait mine de vouloir mordre Suzanne. Décidément les cocottes n’ont aucune
sympathie pour moi et pour ma maison. Du reste la pauvre petite bête est bien abîmée
et paraît bien fatiguée. Autant l’autre est arrivée franche et reposée, autant
celle-ci paraît éreintée. Ne nous hâtons pas de la juger, nous verrons d’ici à
quelques jours ce qu’elle sera.
Toujours pas de lettre, mon amour, c’est bien
long pour une pauvre Juju qui en fait tout son désir et toute sa joie. Je crains
toujours quelque maladresse ou quelque infidélité de la poste. Je ne serai tranquille
et heureuse, cela va sans dire, que lorsque je l’aurai sur mon cœur. En attendant,
mon
cher adoré, je t’aime de toutes mes forces, de tout mon cœur et de toute mon âme.
Juliette
a « donnent ».
b « bénie ».
« 1 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 3-4], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.138, page consultée le 24 janvier 2026.
1er janvier 1843, dimanche après-midi, 4 h.
Enfin je l’ai, cette bien heureuse et tant désirée lettre1 ! La voilà enfin ! Je commençais à
désespérer. Mais la voilà, la voilà. Mon Victor, merci ! Merci, je t’aime !
C’est affaire à toi de dire tant de bonnes et d’admirables choses en si peu de mots.
Moi j’y use ma vie et je n’ai jamais tout dit. Chacun de ces mots peint ce que
j’éprouve, chacun d’eux me console et me rend la confiance et le courage comme si
chacun d’eux était une caresse, un baiser, ton souffle, ton âme tout entière.
Puissance de l’amour et du génie qui font de pareils miracles ! Quand j’ai reçu ta
lettre, mon adoré, j’étais si triste, si découragée et si malheureuse que c’était
une
pitié. Aussi quand Claire me l’a apportée,
je me suis enfermée dans mon cabinet de toilette pour la lire plus à mon aise, pour
me
livrer tout entière à ma joie, à mon bonheur et à mon adoration. J’étais comme folle.
Il me semblait que je te revoyais après un an d’absence, en supposant que je puisse
supporter ton absence une année, ce qui n’est rien moins que possible. Va mon pauvre
ange, si tu pouvais me voir dans ces moments-là, comme me voit le bon Dieu, tu serais
bien heureux et bien fier de l’amour de cette pauvre Juju, si peu de chose qu’elle
soit du reste.
Maintenant, mon adoré, comme l’âme est insatiable de bonheur,
c’est toi que je désire, c’est toi que je veux, c’est toi que j’attends, c’est toi
que
j’aime. Ne me fais pas languir trop longtemps, mon adoré. Viens complétera ta lettre si admirablement bonne et
tendre. Je t’en prie, mon bien-aimé. Je t’en prie de toutes mes forces et bien
davantage encore.
La mère Lanvin et sa
fille sont venues avec le sieur Félix. Je
leur ai donné Hand’Islande2
qu’ils ont choisi eux-mêmes plus le petit livre pour l’enfant. Ils ont paru comblés.
J’attends la mère Pierceau ; si tu penses
qu’il serait nécessaire de lui donner un livre pour la remercier de la complaisance
de
Desmousseaux, tu me le diras tout à
l’heure. En attendant je ne donnerai rien sans ta permission.
Mon Toto, mon
Toto, viens bien vite me baiser. Il y a bien trop longtemps que je tire la langue.
Vous devriez vous dépêcher un peu mon amour. À bientôt n’est-ce pas, mon cher petit
homme bien-aimé. À toujours pour nous aimer comme aujourd’hui.
Juliette
1 Il
s’agit de ce poème :
Qu’est-ce que cette année emporte sur son aile ?
Je
ne suis pas moins tendre et tu n’es pas moins belle.
Nos deux cœurs en dix ans
n’ont pas vieilli d’un jour.
Va, ne fais pas au temps de plainte et de
reproche.
À mesure qu’il fuit, du ciel il nous approche
Sans nous
éloigner de l’amour.
Toute la lyre, VI, 25.
2 Han d’Islande, paru en 1823, a reparu chez Charpentier en 1841.
a « completter »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
