« 10 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 211-212], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11530, page consultée le 25 janvier 2026.
10 novembre [1842], jeudi matin, 9 h. ½
Bonjour mon cher bien-aimé, bonjour mon cher amour, comment vas-tu, comment vont tes
yeux, comment va ton cœur ? Suis-je toujours en rivalité avec ? Pauvre Cocotte, elle
me boude ce matin, elle ne veut pas sortir de son sabot et fait mine de vouloir me
mordre dès que je lui présente le doigt alors je m’abstiens. Je n’essuierai pas de
la
famine aujourd’hui parce qu’elle a l’air trop triste et trop malheureuse de la
correction d’hier. Je ne veux pas accumuler les punitions parce que je ne crois pas
que ce soit d’un effet bien sympathique. Je veux essayer de la clémence et de la
douceur pour voir si je parviendrai à dompter cette petite féroce, mais j’en doute ;
cela m’a tout l’air d’une haine insurmontable. Je désire que Dédé soit plus heureuse que moi1.
Suzanne n’est pas encore revenue de chez
Eulalie. J’espère qu’elle ne tardera pas à
présent. Je l’enverrai ce soir chez Mme Pierceau, cela fait que tu pourras changer de gilet,
ce ne sera pas malheureux ! Pourvu que ton tailleur ne te manque pas de parole pour
demain car il serait bien TRISTE DE MANQUER d’aller voir ce pauvre malade2. Je suis poursuivie par
une espèce de remords depuis trois jours que je ne l’ai vu après cette horrible scène,
j’aurais dû y aller d’autant plus. Enfin, Dieu sait que ce n’est pas le désir et la
volonté qui m’ont manqués mais il y a une autre volonté contre laquelle la mienne
n’est qu’un fétu de paille. C’est la vôtre, mon cher petit tyran. Cependant, je compte
sur vous demain, mon cher amour, pour me mener auprès de mon père.
Voici déjà tes
manches. Cocotte est sortie de sa cage mais elle n’en est ni plus gaie ni plus
aimable. Pauvre petite bête, le VENDREDI lui a porté malheur. Enfin, la maison et
les
bras de Dédé ne lui manqueront pas, c’est
tout ce qui faut si vous voulez m’aimer.
Juliette
1 Juliette a pour projet de donner sa Cocotte à Adèle Hugo, fille de Victor Hugo.
2 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est gravement malade. Juliette, qui le considère comme son père, a à cœur d’aller lui rendre visite régulièrement. Victor Hugo n’a cependant pas pu l’y mener la veille et, étant donné qu’il est à l’Académie ce jour-ci, Juliette espère qu’il pourra l’y mener le lendemain.
« 10 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 213-214], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11530, page consultée le 25 janvier 2026.
10 novembre [1842], jeudi soir, 5 h. ¼
La ne s’est pas radoucie depuis ton départ, au contraire, car tout à l’heure lorsque
je m’approchais dans la direction de sa cage elle se jetait à travers les barreaux
pour me mordre avec des cris de fureur. Il faut absolument essayer de la sevrer de
toutes espèces de caresses pendant quelques jours, qu’elle sente le prix de mon AMITIÉ
et de mes gâteaux. Hélas ! ce n’est pas seulement de ça dont elle est affriandée,
et
voilà pourquoi notre fille est muette1 et veut absolument me dévorer. Cependant,
elle ne vous a pas vu dans vos grands atours. Décidément, cette Cocotte est très
dévergondée et je crois que je perdrai mon temps et bien des petits morceaux de ma
carcasse à vouloir la moraliser. Je vous la donnerai le plus tôta possible pour n’avoir pas ce scandale
sous les yeux.
J’ai envoyé tout à l’heure Suzanne chez Mme Pierceau chercher tes gilets. J’espère qu’ils seront
faits ou qu’il sera fait car sur les deux il y en a un qui ne lui aura pas donné grand mal.
Je compte sur toi
bien sûr pour demain, mon cher bon ange. C’est bien du fond du cœur que je te le
demande, mon cher adoré car rien ne m’est plus pénible que de penser que mon pauvre
père peut se méprendre sur mon absence.
Je t’aime, mon Victor adoré, j’ai le cœur
plein de tristes pressentiments mais je ne t’ai jamais plus aimé. Je voudrais mourir
pour toi. Ô c’est bien vrai, mon Dieu, vous le savez.
Juliette
1 Citation du Médecin malgré lui de Molière.
a « plutôt ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
