« 27 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 203-204], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9643, page consultée le 26 janvier 2026.
27 mars [1842], dimanche matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé. Bonjour, mon chéri adoré. Comment vas-tu, mon pauvre
amour ? Tu ne souffres plus, n’est-ce pas mon Toto ? Il faut être bien attentif à
tous
ces petits symptômes d’échauffement pour les enrayer tout de suite, mon cher petit
homme. Je vais tâcher de faire trouver du raisin aujourd’hui et puis je te ferai ta
petite charpie. Suzanne est décidément
malade, elle pleure cette pauvre fille et dès qu’elle aura pu avoir du raisin je
l’enverrai coucher1. Voici une nouvelle maladie dans ma maison dont je me serais bien
passée. Enfin il faut prendre ce que le bon Dieu nous envoie.
Claire est à la grand-messe, elle y a déjà
été ce matin, elle ira à vêpres tantôt ce qui occupera tout son dimanche2. Moi j’aurai à faire les choses indispensables de la maison, voilà pour
le travail. Et à t’aimer de toute mon âme, voilà pour la religion. Pour ces derniers
devoirs, je doute qu’il y ait au ciel une âme plus fervente et plus passionnée que
la
mienne. Quand je dis que je doute, c’est une manière de
parler, c’est plus que sûre que j’ai voulu dire. Baise-moi,
mon Victor chéri. Prends bien soin de toi mon Toto et viens bien vite me voir. Mon
pauvre homme adoré, je t’aime. Je ne saurais assez te le dire, car je suis pleine
de
reconnaissance, d’admiration et d’amour pour ta bonté ineffable, pour ton génie
sublime, pour toute ta personne si belle et si adorable. Je voudrais baiser tes pieds
toujours comme je baise à genoux touta
ce que tu as touché chez moi. Je t’aime, mon Victor adoré, je t’aime de toute mon
âme.
Juliette
1 Il s’agit en réalité d’une maladie feinte : le lendemain, Suzanne demandera son congé.
2 Claire Pradier, qui depuis 1836 est en pension dans un établissement de Saint-Mandé, vit actuellement chez sa mère depuis le mois de janvier et ne sera de nouveau admise dans son pensionnant qu’au mois de mai.
a « tous ».
« 27 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 205-206], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9643, page consultée le 26 janvier 2026.
27 mars [1842], dimanche après-midi, 4 h. ¾
Je suis parfaitement seule mon amour. Tout mon monde est à vêpres, Suzanne compris qui a préféré aller à l’église que
de se coucher1. Moi je prie le bon Dieu chez moi en t’aimant de toutes mes forces et
de toute mon âme et je suis sûre que cette dévotion lui est aussi agréable de cette
manière que de l’autre. N’est-ce pas que j’ai raison mon Toto ? Je vais te faire ta
charpie tout à l’heure. Tu auras du raisin ce soir et de l’amour tant que tu en
voudras à indiscrétion et AUTRES2. Je serais bien sortie
aujourd’hui, moi, si vous l’aviez voulu. Je m’étais préparée de bonne heure dans le
cas où vous auriez la bonne pensée de venir me prendre. J’en ai été pour mes frais
de
frisure et de fourbissage3.
Mais je vous retiens pour le premier rayon de soleil qui luira à l’horizon. Vous savez
d’ailleurs QUE CA M’EST ORDONNÉ par le médecin4. Vous ne pouvez donc pas vous abstenir de cette corvée.
À propos,
j’oubliais que je m’étais tiréea ma
CHIROMANCIE dans ma propre main. Je ne mourrai pas sur Dessinb l’échafaud, je ne ferai pas fortune, mais je vous aimerai toute ma vie, voilà
MA DESTINÉE. J’aime mieux celle-là QU’UNE AUTREc. Et vous ? Du reste, j’y avais gagné un fameux mal de tête à cette
fameuse CHIROMANCIE, je ne te conseille pas d’en faire autant. Sur ce, baisez-moi
et
pensez à venir bien vite, car je vous attends depuis trop longtemps et je vous aime
à
renverser par dessus les bords.
Juliette
1 Sa servante disait être très malade le matin même. Il s’agit en réalité d’une maladie feinte : le lendemain, elle demandera son congé.
2 Victor Hugo est légèrement souffrant depuis la veille.
3 Fourbir : nettoyer, astiquer.
4 Juliette, qui a été malade en février, a achevé sa convalescence mi-mars : son médecin, le docteur Triger, a affirmé qu’elle était rétablie mais lui conseille de surveiller encore sa santé : « Il aurait voulu que je fisse hier une promenade. Dès qu’il fera beau, il en prescrit une moitié en voiture, moitié à pied pour avoir le soleil sur le dos, style Triger. » (Lettre du 18 mars.)
a « tiré ».
b Dessin d’une
paume de main avec le tracé des lignes.

c « QU’UN AUTE ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
