« 22 avril 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 77-78], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7709, page consultée le 26 janvier 2026.
22 avril [1841], jeudi matin, 11 h. ½
Bonjour mon bien-aimé chéri, bonjour mon bon petit homme. Voilà déjà bien longtemps
que j’attends du papier mais je vais me mettre à copier dare-darea Je ne me lèverai même que lorsque
j’aurai fini de copier entièrement ce que tu as fait cette nuit. J’ai lu, c’est
ravissant1. Ce qui l’est
moins c’est que j’ai pour 15 F. 10sous de drogues et que ces drogues ne sont que pour un mois,
encore pas même car la plus chère, le sirop, ne dure que douze jours et coûte 10 F. C’est gentil comme tu vois. Ainsi me voilà au régime de
vingtb sous par jour pour
d’horribles cochonneries, j’ai bien envie de laisser le remède au diable et de me
contenter de quelque bain sulfureux toutes les saisons. C’est plus facile, plus simple
et moins dispendieux, qu’enc
dis-tu2 ?
Le charbonnier est venu tout à
l’heure et on ne l’a pas payé mais Suzanne
sait son adresse. À propos d’adresse et de Suzanne, elle m’en a fait une ce matin
qui
vient de me mettre dans une fameuse colère. C’est d’être partie sans attendre
l’ouvrière3, qui est venue fort tard à
la vérité, de n’avoir pas laissé la clef au portier pour la faire entrer de sorte
que
cette fille est restée chez le portier trois heures, que le baigneur4 est revenu encore lui aussi pour rien
et qu’enfin de cette stupidité il en résulte trois heures d’ouvrage perdues pour moi
et le bavardage chez le portier. Cependant, tant tué que blessé il n’y a personne
de
mort et je m’en fiche au résumé. Si vous étiez venu tout cela me serait bien égal.
Vous ne voulez donc pas venir, scélérat, vous voulez attendre que la barrière soit fermée pour vous présenter5.
Ia ia monsire matame, il est son sarme.
Juliette
1 S’agit-il de la description de la cheminée de Sainte-Menehould dont Juliette parlera deux jours plus tard ?
2 Juliette souffre souvent de maux de ventre ou de tête violents et va donc commencer un traitement, prescrit par le docteur Triger, qui va durer plusieurs mois. Elle précise ses recommandations le 21 avril.
4 Lorsque Juliette ou Hugo se sentent malades, ils prennent des bains pour tenter de se soigner par ce biais.
5 Juliette utilise comme toujours une métaphore, pour parler de ses règles, moment toujours très douloureux pour elle. Tous les mois, à cette période, elle reproche à Hugo soit d’en profiter pour ne pas venir la voir, soit justement de ne venir qu’à ce moment-là, et elle déplore alors un manque d’entrain et de « volupté » du poète en ce qui concerne d’éventuelles relations intimes qu’elle réclame pourtant.
a « dar dar ».
b « vingts ».
c « quand ».
« 22 avril 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 79-80], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7709, page consultée le 26 janvier 2026.
22 avril [1841], jeudi soir, 6 h.
J’ai fini ta copie, mon cher adoré, j’ai fait ma toilette, j’ai éduqué mon pigeon
chemin faisant1 et puis
tout à l’heure je vais reprendre l’album vert2. J’ai reçu une lettre de Claire de son nouveau domicile3. Elle paraît être assez épouffée4 de
ce changement mais je n’en suis pas en peine, les péronnelles finissent par
s’apprivoiser bien vite. Je voudrais pouvoir en dire autant de mon pauvre pigeon qui
est bien le volatile le plus incivilisé et le plus crotté qu’il y ait sous la calotte
d’un plafond.
Je ne sais pas pourquoi je m’étais fourré dans la tête aujourd’hui
que tu viendrais me prendre pour aller dîner au cabaret. Hélas ! mes pressentiments
de
bonheur ne me réussissent jamais, ce n’est pas comme les autres. Il est impossible
pourtant de te désirer et de t’aimer davantage et d’être plus constamment seule. Je
ne
sais pas ce qu’ila faut faire de plus
pour mériter un bonheur qui arrive si rarement et qui dure si peu.
Mon cher
petit bien-aimé, quand donc penseras-tu à nous ? Tu travailles toujours sans cesse
et
sans relâche mais, mon pauvre amour, il faut bien nous donner un peu de bonheur et
de
joie aussi. Si tu voulais tu pourrais. Apporte-moi donc le reste de mon discours5, je le veux absolument ou je me fâcherai tout
rouge.
Juliette
1 Voir Cascarinet et la lettre du dimanche 18 avril au matin.
2 Ce cahier appartient à Hugo, et pas à Juliette comme l’album rouge par exemple, où elle conserve les petits mots que le poète lui écrit. Il y rédige le brouillon de ses futures œuvres que Juliette recopie.
3 À élucider. Claire est pensionnaire d’un établissement de Saint-Mandé depuis 1836.
4 Épouffé (familier) : qui s’est essoufflé pour un sujet sans importance. (Littré)
5 Le 11 avril, Hugo a lu la première partie de son discours de réception à Juliette.
a « ce qui ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
