« 23 février 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 175-176], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7638, page consultée le 25 janvier 2026.
23 février [1841], mardi, midi ½
Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon adoré petit homme. C’est aujourd’hui
Mardi Gras. Est-ce que tu ne lui donneras pas signe de vie
à ce pauvre mardi gras ? Il est cependant de nos amis, il y a huit ans vous ne
l’aurieza pas
lâché sans l’avoir fêté et tout et sans en avoir tiré tout
ce qu’il contient1. Autre temps, autre
mardi gras ; celui-ci promet d’être un jour très maigre pour la Juju de la rue
Sainte-Anastase no 142.
À
propos de mardi gras, je viens de commettre une erreur qui ressemble beaucoup à une
mystification. La Suzanne, le bureau de
poste en sont encore en émoi. Voici ce que c’est : j’ai envoyé Suzanne affranchir
la
lettre de Blois3 en
lui disant formellement que c’était pour Paris et que ce
serait 4 ou 5 sous à cause de la grosseur. Il paraît que
Suzanne s’est contentéeb de montrer
sa lettre sans dire sa destination et qu’une fois pesée et timbrée on lui a demandé
vingt-six sous ! HORREUR ! Suzanne a cru qu’on se moquait
d’elle, n’a pas voulu payer, a fait rayer sa lettre sur tous les affranchissements
et
me l’a rapportéec en poussant
d’affreux cris. Je l’ai calmée en lui disant de la reporter, de la faire repeser et
retimbrer et de payer les vingt-six sous demandés, que je m’étais trompée comme il
peut arriverd à des gens plus bêtes
que moi. La voici qui rentre. Une autre fois, scélérat, vous me direz le lieu de la
destination pour ne pas nous exposer à de pareilles bévues. Je vous aime scélérat,
je
vous adore mon petit homme.
Juliette
1 Juliette Drouet et Victor Hugo célèbrent deux anniversaires : leur première nuit, du 16 au 17 février 1833, et le mardi-gras qui suivit, où le poète renonça à aller à un bal d’actrices pour passer avec Juliette une nuit qu’il évoquera ultérieurement avec émotion.
2 C’est l’adresse de Juliette Drouet depuis le 8 mars 1836 et c’est Victor Hugo qui en paie le loyer au propriétaire. Elle déménagera le 10 février 1845 pour le no 12 de la même rue et regrettera son précédent logement.
3 C’est à Blois que le père de Hugo, le général Joseph Léopold Sigisbert Hugo, a pris sa retraite en 1824 avec sa seconde femme épousée en 1821, Marie Catherine Cécile Tomasi Saetoni, dite Maria-Catalina, ou Catherine, ou encore Cécile Thomas (1783-1858). Cependant, si le général est mort depuis 1828, sa veuve réside toujours dans une maison achetée en son nom, située au 73 de la rue du Foix, dans le quartier de même nom, et un bras de fer juridique l’oppose depuis le décès de son époux aux enfants de son mari, Victor, Abel et Eugène Hugo. Ces derniers lui reprochent de vouloir confisquer l’héritage de leur père et l’affaire est gérée par le tribunal de Blois, notamment par Me Pardessus, notaire.
a « vous ne le l’auriez pas ».
b « contenté ».
c « rapporté ».
d « arrivé ».
« 23 février 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 177-178], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7638, page consultée le 25 janvier 2026.
23 février [1841], mardi soir, 6 h.
Tu viens de me donner un moment de joie et de bonheur ineffable, mon adoré, je t’en
remercie du fond de l’âme et en t’adorant comme un pauvre ange que tu es. Tu as mille
fois raison, mon Toto, quand tu dis que sans toi, sans ta raison, sans ta protection
et sans ton amour j’aurais été une pauvre femme perdue à tout jamais. Aussi, mon cher
bien-aimé, ce que je sens pour toi c’est une reconnaissance mêlée à de l’admiration
et
fondue dans un amour sans borne. Je sens que je t’aime de tous les amours à la fois.
Je voudrais te le prouver en mourant pour toi. C’est un des rêves de ma vie que de
te
donner la mienne à la première occasion qui se présentera1. Je
t’aime mon Toto.
Je ne regrette pas de n’être pas sortie tantôt puisque je t’ai
eu à moi toute seule auprès de mon feu et avec toute liberté, ce que je n’aurais pas
eu si j’étais sortie au milieu de la foule et par l’affreux froid noir qu’il fait
aujourd’hui. Seulement mon bonheur n’a pas assez duré, je l’aurais voulu de 12 heures plus long. « Voime,
voime, je t’en ficherai du bonheur de cette longueur-là, vieille Juju. Comme
elle y va celle-là, est-elle gouliaffe. »
Voilà ce que vous dites en vous-même, vieux avare, et moi je vous
aime.
Juliette
1 Juliette n’hésitera en effet pas une seule seconde, lors du coup d’état de décembre 1851, quand elle se mettra elle-même en danger pour sauver Hugo, menacé d’emprisonnement ou pire, en facilitant sa fuite clandestine du pays.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
