« 9 juillet 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16343, f. 19-20], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9150, page consultée le 24 janvier 2026.
9 juillet [1840], jeudi après-midi, 3 h. ½
Je vous aime Toto. J’ai un mal de tête absurde et la figure toute marbrée de sang. C’est à vous que je dois cela mais je ne vous en veux pas du tout. Une vieille Juju sait souffrir et se taire en murmurant, en murmurant1. Je venais de payer Suzanne lorsque le Mignon père est arrivé, force m’a été de reprendre 20 f. à Suzanne pour les lui donner, au reste cela ne sera plus à donner demain et voilà la chose. Je tremble que tu ne sois à Saint-Prix2 aujourd’hui et que tu oublies que c’est demain le 10. Je serais très embarrassée avec le vampire des Gérard qui a l’air d’un argousin s’il en fût. Enfin au petit bonheur, je vais essayera de lire La Reine des prairies3 si pourtant je ne me couche pas ce qui n’est pas bien sûr. J’ai un mal de tête si prodigieux que je ne sais pas où me mettre. Depuis que tu es libre tu me fais encore moins sortir qu’à l’ordinaire cependant tu sais combien j’en ai besoin et vraiment ça n’est pas charitable à toi de m’imposer, sans raison, ce suppliceb de tous les jours et de tous les instants. Je ne peux pas suppléerc à l’exercice en me promenant sur le bord de ma fenêtre, aussi c’est très méchant à toi de me laisser toujours enfermée comme une bête féroce. Vous êtes un méchant petit homme qui ne récompensez pas l’amour exclusif et sans borne que j’ai pour vous. Taisez-vous et baissez votre nez humilié. Vous étiez bien pressé de vous en aller ce matin non pas comme un homme qui travaille, mais comme un homme qui a un rendez-vous qu’il craint de manquer. Cette circonstance jointe à celle de ne jamais me faire sortir me trotte dans l’esprit et éveille une affreuse jalousie endormie depuis longtemps. Et quoique je te croie incapable de la plus lâche trahison je n’en éprouve pas moins un serrement de cœur et une rage concentrée dont je me passerais très volontiers. Tâche de venir avant minuit mon Toto. Je souffre de la tête et du cœur.
Juliette
1 Citation adaptée de Michel et Christine, comédie-vaudeville d’Eugène Scribe créée le 3 décembre 1821 au Gymnase dramatique, où Stanislas chante, à la scène 14, sur l’air de « Je t’aimerai » : « Sans murmurer, / Votre douleur amère / Frapp’rait mes yeux… plutôt tout endurer… / Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire : / Un vieux soldat sait souffrir et se taire / Sans murmurer » (Voir les lettres du 4 juillet 1841 et du 19 novembre 1846). Juliette reprend souvent cette citation de Michel et Christine, comédie-vaudeville d’Eugène Scribe créée le 3 décembre 1821 au Gymnase dramatique, où Stanislas chante, à la scène 14, sur l’air de « Je t’aimerai » : « Sans murmurer, / Votre douleur amère / Frapp’rait mes yeux… plutôt tout endurer… / Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire : / Un vieux soldat sait souffrir et se taire / Sans murmurer » (Voir les lettres du 4 juillet 1841 et du 19 novembre 1846).
2 La famille Hugo s’est installée au château de la Terrasse à Saint-Prix pour l’été.
3 Roman d’Adolphe Granier de Cassagnac.
a « esseyé ».
b « suplice ».
c « supléer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
