18 novembre 1865

« 18 novembre 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 179], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9726, page consultée le 27 janvier 2026.

Bonjour, mon adoré petit homme, bonjour. Je te salue dans la date charmante du mariage de ton bon Charles. Puisse-t-il être aussi heureux que sa femme est jolie et te donner beaucoup de petits enfants1. COMMENT LA NUIT2 ? Bonne, je l’espère. Quant à moi, j’ai très bien dormi. Je te demanderai très probablement de me faire sortir tantôt si le temps ne change pas d’ici là. Je vais me dépêcher de faire ton café dans cette intention. Quel beau temps ce matin ! On se croirait au mois de mai. La mèreb a l’air d’être en veloursc tant elle est douce et molle. Quelle bonne distraction ! Vous ne feriez pas mieux, vous, l’homme de génie, le MAÎTRE, et pourtant ça n’est pas plus difficile que ça ni plus malin : la mère, la maire, la mer.
À propos de difficulté, je pensais à vous, entendant parler hier toi et Mme Chenay de la nouvelle organisation de ton service intérieur, que ce serait peut-être le moment de faire quelques réformes dans les exigences de Marie. Exigences qui ont eu leur raison d’être quand toute la famille était ici et que ta maison était pleine de monde tous les jours. Dans ce temps-là, ta femme, avec sa bonté ordinaire et extraordinaire, car elle est toute bonté de la tête aux pieds, avait permis qu’on lavât la vaisselle pour Marie et qu’on lui fît son feu et même son déjeuner, à Marie, qu’on [illis.] sa cuisine etc, etc3. Or tout cela prend du temps et motive surtout beaucoup d’irrégularité dans le service spécial des autres domestiques, sans autre profit que de laisser plus de loisir à Marie pour aller à la messe, de dire des stupides patenôtres et de favoriser sa paresse4. Je te dis cela entre nous d’après mon principe de ne me mêler en rien des choses de ta maison. J’appelle ton attention sur cet abus, rien de plus. Maintenant c’est à toi de décider. Le soleil m’a tellement agacée que je ne sais pas ce que je t’ai gribouillé. Je sais que je t’aime et que je ne suis occupée que de cela.


Notes

1 Les 17 et 18 octobre 1865, Charles Hugo a épousé Alice Lehaene à Saint-Josse-ten-Noode en Belgique. Victor Hugo était présent à la cérémonie. Les jeunes mariés auront trois enfants : Georges I (mort quelques jours après sa naissance), Georges II et Jeanne. C’est avec Georges et Jeanne que Victor Hugo exercera « l’art d’être grand-père ».

2 Expression qu’elle dit reprendre de Victor Hugo lui-même dans sa lettre du 2 novembre : « bonjour et comment la nuit, pour parler comme vous ? »

3 Adèle Hugo a fait une courte visite à Guernesey du 25 novembre 1864 au 18 janvier 1865. Elle a dû écourter son voyage pour emmener son fils, François-Victor Hugo à Bruxelles : fou de douleurs après la mort de sa fiancée le 14 janvier, Hugo l’a fait partir avant l’enterrement.

4 Juliette juge Marie très bigote.

Notes manuscriptologiques

a Le chiffre « 18 » est souligné deux fois.

b Le mot « mère » est entouré.

c « velour ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.

  • 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
  • 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
  • 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
  • 25 octobreChansons des rues et des bois.